Notre lecteur Jonathan Sadic revient pour Chaos sur le film Beau is Afraid de Ari Aster. Pour envoyer vos tops, vos critiques, vos avis, vos demandes etc., une seule adresse: redaction@chaosreign.fr
« Je me suis demandé en le voyant pour la première fois pourquoi Beau is Afraid était totalement satisfaisant, au sens chaos, sans pour autant que j’accroche autant que sur Hérédité et sur Midsommar. Comme ce site partage la même passion que moi pour ce réalisateur, qui ne fait jamais rien à la légère, chez qui tous les plans ont un sens, je me suis lancé dans une analyse de Beau is Afraid, que j’ai revu cinq fois. Et au bout de la cinquième fois, j’ai vraiment compris que c’était un film incompris.
Pas au sens film maudit ou film malade, mais juste un film intégralement fait sur la culpabilité, et il faut entendre le double sens : Beau is Afraid est à la fois un voyage et une expérience mentale. Lors d’un premier visionnage, Beau traverse le film en ressentant une culpabilité immense à chaque étape de son périple. Avec le recul, on comprend que sa mère Mona lui a fait porter le sentiment de culpabilité le plus écrasant qu’une mère puisse infliger à son fils. Au fond, le film parle de traumatisme générationnel. La mère de Mona ne lui a jamais donné d’amour ni d’affection. Pour combler ce manque, Mona décide d’avoir un enfant qui l’aimera plus que tout. Elle donnera à cet enfant tout l’amour qu’elle n’a jamais reçu. Mais cet amour a une condition : elle doit être la seule personne importante dans la vie de Beau. Elle veut assurer sa sécurité à tous les niveaux. Et pour le « protéger », elle commence par lui apprendre à avoir peur de tout ce qu’elle craint elle-même. Le monde devient un endroit dangereux, les autres sont une menace. Elle ne veut pas de père dans l’équation, car cela détournerait une partie de l’amour de Beau. Elle doit être son unique centre affectif. C’est son objectif, et à ses yeux, c’est son devoir.
Le public se montre souvent aussi cruel envers le film que les personnages le sont envers Beau. Ce message caché de la femme qui le recueille : « tu n’as pas à t’excuser » à la fille qui lui hurle dessus. C’est un film qui ne se justifie pas, à propos d’un homme qui ne se défend jamais. L’œuvre est volontairement ambiguë et ouverte à différentes interprétations, mais cela ne signifie pas qu’elle est vide de sens. Ari Aster cache les réponses en pleine vue, souvent révélées seulement vers la fin, et presque toujours invisibles lors d’un premier visionnage. Beaucoup comparent le film à du David Lynch en affirmant qu’il ne faut pas chercher à tout comprendre. Pourtant, Aster fonctionne autrement : il donne les clés, simplement dissimulées dans les détails visuels et sonores.
Le premier acte installe même une fausse piste, l’idée que tout serait dû à la maladie mentale de Beau. Le public s’y accroche jusqu’au bout, alors que le film raconte autre chose. Nous avons été conditionnés à aimer les récits que nous pouvons prévoir. Aster refuse cela : il concentre énormément d’éléments dès le début, ne laisse jamais le spectateur avoir une longueur d’avance et ne relie pas les points par le dialogue, mais par l’image, le son et la logique interne du film. C’est une œuvre qui récompense le temps qu’on lui consacre.
Un détail clé apparaît dans le dernier tiers, lorsqu’on voit une photo encadrée dans l’escalier en colimaçon. Beau la regarde : c’est une image de lui au moment précis où on lui annonce la mort de sa mère. Un peu plus tard, un panneau publicitaire de la société MW indique : « Votre sécurité est notre métier depuis 40 ans ». Cela implique l’existence d’un vaste réseau de caméras de surveillance. Dans le cas de Beau, cela signifie des caméras cachées. On comprend alors comment sa mère possède des images de lui dans son appartement, comment elle détient les vidéos du procès et celles vues chez le couple qui le recueille après son accident. Beau est surveillé depuis plus de quarante ans. Elle sait exactement comment le déstabiliser, comment le maintenir dans la peur et s’assurer qu’il se sente toujours coupable. Un autre panneau révèle que Mona possède son immeuble, et l’on aperçoit parmi les employés l’homme qui a recueilli Beau après un accident.
La mère a fait de la vie de son fils à la fois son obsession maternelle et son entreprise. Beau n’est pas un simple cobaye : il est la muse et la justification de toute sa carrière. Chaque besoin devient une opportunité commerciale. Un sirop ? MW en produit une version “plus sûre”. Une crème pour un bouton ? Parfaitement “sans danger”. Un rasoir pour le premier rasage ? Conçu pour être “totalement sûr”. Le message marketing devient implicite : une mère a créé le produit le plus sûr pour son enfant précieux, ne voudriez-vous pas la même chose ? Ce modèle fait d’elle la femme d’affaires la plus puissante du monde. Mais Beau reste aussi sa seule source d’amour. Elle doit donc le garder dépendant et terrifié : la nourriture peut tuer, les gens sont dangereux, la sexualité est mortelle.
Cela devient carrément évident lorsqu’une mosaïque composée de photos d’employés forme le visage de Mona. Parmi eux figurent le couple qui le recueille, le sans-abri, la vendeuse de billets, le serveur. Cela suggère que tout le monde dans l’univers de Beau travaille pour MW. Mona serait alors derrière le chaos de son immeuble, les vols, l’eau coupée, la carte refusée, l’accident avec Grace, les retards et obstacles constants. Même Elaine, la fille dont Beau tombe amoureux, pourrait avoir été engagée pour devenir une fixation romantique impossible, afin que Beau n’ait jamais de relation réelle, jamais d’enfant, jamais d’amour détourné de sa mère.
Le procès final n’est donc pas absurde : il constitue l’aboutissement du plan de Mona. Elle accumule des preuves depuis toujours. Lorsque le thérapeute écrit “coupable”, ce n’est pas seulement le sentiment intérieur de Beau, c’est un verdict préparé de longue date. Elle lui reproche d’être l’homme-enfant qu’elle a elle-même fabriqué. L’eau traverse constamment le film : piscines, baignoires, pluie, mer, jusqu’à la noyade finale. Beau se noie littéralement et symboliquement dans sa culpabilité. Le grenier, quant à lui, contient des figures qui représentent ce qu’elle lui a volé : sa force, sa sexualité, sa capacité à se défendre. Tout ce qu’elle a réprimé pour qu’il reste faible et dépendant. Il n’y a pas de Dieu dans le monde de Beau. La mère occupe cette place. Elle voit tout, contrôle tout, juge tout. Beau vit sous son regard permanent, soumis à une épreuve continue destinée à mesurer son amour et sa loyauté. Tous les chemins mènent à Mona. Elle est l’alpha et l’oméga de l’univers de Beau. Sa peur est un outil, sa culpabilité une arme, son amour une prison. Beau Is Afraid n’est pas simplement l’histoire d’un homme anxieux, mais celle d’un homme dont la vie entière a été construite pour qu’il ne puisse jamais être libre. »



