[VORACE] Antonia Bird, 1999

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Échec foudroyant au box-office dans tous les pays où il était sorti, Vorace aurait dû finir oublié de tous. Eh bien, non.

Pendant la guerre américano-mexicaine, le capitaine John Boyd (Guy Pearce) se voit muté dans un fort isolé de Californie par le général Slauson après avoir commis un acte de bravoure ambigu : il s’est emparé d’un poste de commandement ennemi mais seulement après avoir simulé sa mort car il était terrifié. Arrivé à sa nouvelle affectation, Boyd et la garnison, fort réduite, du fort recueillent un étrange individu traumatisé, Colqhoun (Robert Carlyle), qui leur relate les actes de cannibalisme auxquels lui et ses compagnons de voyage ont dû avoir recours alors qu’ils étaient bloqués dans une grotte pendant plusieurs semaines. Le colonel Hart, commandant du fort, décide alors de diriger une expédition ayant pour destination cette grotte afin de sauver d’éventuels survivants. George, l’éclaireur indien, les met en garde contre la malédiction du wendigo qui frappe les personnes ayant consommé de la chair humaine. Arrivés sur place, Boyd et le soldat Reich descendent dans la grotte. Le comportement de Colqhoun est de plus en plus étrange. ET SURPRISE…

Décédée en 2013, Antonia Bird avait un parcours hors du commun, aussi brillant que discret. Née à Londres en 1959, elle avait débuté sa carrière au Royal Court Theatre de Londres où elle avait joué et mis en scène des pièces contemporaines et d’avant-garde signées Hanif Kureishi, Trevor Griffiths, Jim Cartwright. La décennie suivante, elle avait réalisé pour la télévision quelques épisodes de séries populaires. Mais c’était au début des années 90 que son talent singulier allait se révéler au monde entier. Tout d’abord, grâce au téléfilm Safe (1994) sur des adolescents SDF qui lui avait permis d’être distinguée aux BAFTA (l’équivalent des César en Grande-Bretagne). C’était sur ce tournage qu’elle avait rencontré son acteur fétiche : Robert Carlyle. Et c’était avec lui mais aussi l’écrivain Irvine Welsh (Trainspotting) qu’elle allait fonder un studio de production (4Ways Pictures). La même année, Antonia Bird frappait très fort avec Prêtre, son premier long métrage au cinéma. Un coup d’essai, ovationné au Festival de Sundance, brossant le portrait d’un prêtre de Liverpool, tourmenté par son homosexualité et racontant à travers lui le malaise d’une classe ouvrière laminée par les années Thatcher. A sa sortie, Prêtre avait provoqué l’ire de l’Église catholique. Aux États-Unis, le film avait été frappé de malédiction par le Cardinal O’Connor, l’Épiscopat polonais l’avait qualifié de «pornographique» et d’»attaque sophistiquée contre l’Église catholique«. Pour couronner le tout, Antonia Bird avait reçu des menaces de mort, incriminant le distributeur du Prêtre aux États-Unis (Miramax) d’avoir organisé des projections de presse avec toutes les organisations catholiques américaines et de nombreux prêtres.

En réaction à la polémique provoquée par Prêtre, Antonia Bird avait sciemment choisi pour son film suivant de faire quelque chose de plus rassurant, de plus sucré. Quoi de mieux donc qu’une comédie romantique avec Drew Barrymore et Chris O’Donnell? Soit De l’amour à la folie (1995) que l’on avait découvert avec beaucoup de retard en France et que l’on avait zieuté avec mansuétude. Une expérience américaine se soldant par un échec, l’obligeant à revenir dans son pays natal. Au meilleur de sa forme avec Face (1997), un polar carré et efficace où Antonia Bird s’aventurait dans le film de gangsters et dans lequel elle affirmait sa volonté d’observer les hommes entre eux. Deux ans plus tard, elle avait réitéré cette proposition avec un autre film, lui aussi exclusivement masculin : Vorace (1999), tourné pour seulement 12 millions de dollars, dans des conditions dantesques à Prague, dans les studios Barrandov, en Slovaquie, dans la chaine de montagnes des Tatras, et au Mexique, dans l’État de Durango. Dépaysement garanti.

A la base, Antonia Bird ne devait pas être aux commandes de ce projet inspiré de l’expédition Donner et de l’histoire du cannibale Alfred Packer, scénarisé par Ted Griffin et commandé par Fox qui tenait le projet dans ses tiroirs depuis 1996 via la filiale «Fox 2000». Un certain Milcho Manchevski (Before the Rain, nommé aux Oscars) qui avait le vent en poupe se révélait le premier choix mais il s’était comporté comme un cochon avec la productrice déléguée Laura Ziskin, méprisant les réunions de travail, réclamant deux semaines de tournage supplémentaires, refusant ainsi de signer le budget et le planning initialement prévus. Une attitude moins chaos que relou qui l’avait définitivement exclu de Hollywood. Après trois semaines de tournage, Ziskin l’avait remplacé par Raja Gosnell mais les acteurs n’en voulaient pas du tout. Robert Carlyle, qui avait la super côte à la fin des années 90, avait alors appelé à la rescousse sa copine Antonia Bird «la femme qui aimait à regarder et à filmer les hommes» et lui avait demandé de le rejoindre en catastrophe sur le tournage à Prague. Antonia avait nonobstant pris le soin de négocier les conditions avec la prod et les comédiens pendant deux semaines avant d’accepter le challenge, trouvant dans ce projet de commande matière à traiter ses sujets de prédilection (la virilité, la marginalité, la solitude…). Le choix de cette fan de Martin Scorsese et de Ken Loach sur ce coup se révélait perfect.

Tout le monde ou presque se souvient de l’affiche très série B tendance Z au moment de la sortie et de la tagline assez lolilol: «Dis-moi qui tu manges, je te dirai qui tu es«. Vorace était évidemment tout l’inverse de cette accroche-nigauds pour ados tourneboulés par Souviens-toi l’été dernier, Urban Legend et Cursus Fatal. Non, Kevin, ce n’était pas parce que David Arquette figurait avec les stars en haut de l’affiche que Vorace appartenait à la veine des sous-Scream. Et oui, ce film se déroulant dans les États-Unis en guerre contre le Mexique, nous paumant dans des paysages montagneux, autopsiant la peur d’une garnison terrorisée par un cannibale (Robert Carlyle) rappelait la sécheresse d’un certain Peckinpah. Avec une croyance en ses images et un regard tranchant, Antonia Bird instillait un vrai mystère, quelque chose de très curieux, de très angoissant et de très drôle en même temps, et composait sans nous le dire un beau poème contemplatif, ultra-romantique derrière l’ultra-violence, le temps d’un climax où deux hommes – on ne dira pas lesquels pour ne pas déflorer la surprise à ceux qui ne l’ont pas vu – s’infligent mutuellement des blessures hardcore avant d’être cloués au sol par un piège à ours. Dans Vorace, on se dévore pour mieux s’aimer.

La beauté du geste de Antonia Bird, c’était de s’approprier une histoire qui à la base ne lui était pas destinée, d’emmener le film de genre 100% mecs vers un mystère, un ailleurs inconnu, une sensibilité nouvelle avec une conscience derrière les images, une envie de traduire à travers le genre cannibale, moins des amours homosexuelles (c’est l’une des lectures possibles parmi tant d’autres) que les affreuses relations humaines… à Los Angeles. C’est en tous cas ce que Antonia Bird avait révélé à un journaliste un soir, sortant affaiblie par l’échec Hollywoodien de sa babiole De l’amour à la folie («Los Angeles est la micro-société la plus cannibale au monde«) et de projets sans lendemain, dont un avec Richard Gere («Personne ne m’avait expliqué à quel point Hollywood n’était que business, peuplé par les gens les plus sinistres au monde«). Comme David Lynch le fera pour ses deux derniers longs métrages à ce jour (Mulholland Drive et INLAND EMPIRE), Antonia Bird s’était servie de son expérience Hollywoodienne, de cet univers de faux-semblants et de requins carnassiers pour décrire la violence réelle des rapports humains derrière l’hypocrisie de surface.

A bien des égards, Vorace s’était révélé cathartique pour elle, si libérée qu’elle n’hésitait pas à en pointer les défauts, désirant au départ deux versions du film (l’une pour le public US, l’autre pour le public européen) pour supprimer tout ce qu’elle trouvait trop explicatif (le début, la voix-off etc.) ou trop laborieux (la nécessité des flash-back pour bouleverser une structure par trop linéaire). L’ensemble s’avérait aussi perturbant pour le spectateur à qui l’on avait vendu un vulgaire produit estival pour morveux désœuvrés et qui devait se fondre dans le rythme lymphatique et subir, parfois en retenant sa respiration, l’insoutenable montée du monstrueux dans cet écrin beau et sauvage de nature désolée.

Échec foudroyant au box-office dans tous les pays où il était sorti, Vorace aurait dû finir oublié de tous. Et bien, non. C’était mal connaître les cinéphiles chaos des années 90, jamais remis de cette proposition hors-norme aux confins des genres (western? Comédie noire? Conte fantastique?), vantant à juste titre le lyrisme de la mise en scène qui avec peu d’effets instillait une atmosphère de dingue, l’envoûtement sidéral d’une bande-son magistrale (composée par le Damon Albarn de Blur, que Antonia Bird avait d’ailleurs dirigé dans Face, en étroite collaboration avec le compositeur Michael Nyman, maniant le violon, le banjo, la guimbarde et l’accordéon comme un Dieu) et l’excellente qualité de l’interprétation.

Comme toutes les réalisatrices indie n’arrivant plus à tourner pour cause de projets trop bizarres (la Lynne Stopkewich de Kissed, la Alison Maclean de Crush), Antonia Bird avait été obligée de revenir à la télévision pour tourner des épisodes de série et des téléfilms non moins marquants et controversés comme Rehab, une immersion dans un centre de désintoxication pour junkies et Cellule Hambourgracontant les cinq dernières années de certains auteurs des attentats du 11-Septembre, ceux qui allaient se précipiter sur les tours du World Trade Center ou sur le Pentagone. Le point de vue d’Antonia Bird sur tous ces sujets potentiellement scabreux se révélait à chaque fois pertinent, intelligent, passionnant, voire plus: elle avait tant de choses à dire, à filmer, à bousculer… Une cinéaste 100% chaos qui nous manque.

7 juillet 1999 en salle / 1h 41min / Epouvante-horreur, Fantastique, Thriller
De Antonia Bird
Par Ted Griffin
Avec Guy Pearce, Robert Carlyle, Jeremy Davies
Titre original Ravenous

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