[VITE VUS 🔮] « Pig » avec Nicolas Cage et une truie

Séances de rattrapage pour Pig avec Nicolas Cage et une truie; Les Olympiades de Jacques Audiard et Julie (en 12 chapitres) de Joachim Trier.

Dans Pig (★★), premier long mĂ©trage du rĂ©alisateur amĂ©ricain Michael Samoski (cinĂ©ma), Nicolas Cage campe un ermite Ă©levant sa truie au fond des bois. Ladite truie qui trottine derriĂšre lui d’un pas lĂ©ger comme un chien fidĂšle. L’animal au poil roux, plus soyeux que les cheveux de son maĂźtre, le chĂ©rit visiblement, l’aide Ă  trouver des truffes dans la forĂȘt. Un jeune homme en coupĂ© sport jaune clinquant (Alex Wolf, que l’on a dĂ©couvert dans l’inoubliable HĂ©rĂ©ditĂ© de Ari Aster), Ă  qui Nic n’adresse pas la parole, vient rĂ©guliĂšrement chercher les prĂ©cieux champignons; ce jeune entrepreneur du milieu de la restauration tentant de faire sa place dans l’ombre de son puissant pĂšre ayant les meilleures tables de Portland; et c’est tout. Mais un jour, un commando fait violemment irruption dans la sĂ©rĂ©nitĂ© de la forĂȘt et enlĂšve le cochon au domicile de Rob. Son maĂźtre va alors devoir, pour la premiĂšre fois depuis des annĂ©es, sortir du bois pour retrouver le seul ĂȘtre vivant dont il est proche. Traquant les coupables jusqu’à Portland, il va lui falloir renouer avec un monde qu’il a quittĂ© aprĂšs le dĂ©cĂšs de sa compagne, un monde oĂč ses talents de chef-cuisinier l’avaient rendu cĂ©lĂšbre. Soit, plus qu’un ersatz de John Wick Ă  la recherche de son clebs, l’histoire d’un homme qui doit se reconnecter Ă  lui-mĂȘme et Ă  son passĂ© pour pouvoir Ă  nouveau se connecter aux autres. Une action qui se rĂ©sume Ă  une phrase lapidaire: «I want my pig back» («Je veux rĂ©cupĂ©rer mon cochon»). On est tellement habituĂ© aux loufingueries de Nic Cage (ici, barbu, Ă©chevelĂ© et le visage tumĂ©fiĂ©) qu’on est un peu surpris par le rĂ©sultat plus conventionnel (et donc moins fun) qu’il n’y paraĂźt. Sans atteindre les cimes d’un Leaving Las Vegas (1994) – le film n’est pas assez fort sans lui -, Cage insuffle tout ce qu’il faut de vĂ©cu dĂ©sabusĂ©, de rouille humaine Ă  son personnage pour le rendre crĂ©dible et touchant. Au final, un film indĂ©pendant amĂ©ricain de saison (comprendre automnale dans son humeur et ses couleurs), ayant le mĂ©rite de prendre des sentiers un peu plus singuliers que le tout-venant.

Autre morceau de choix: Les Olympiades (★★), de Jacques Audiard (cinĂ©ma). «Un boomer qui filme une jeunesse qu’il pense connaĂźtre»: voilĂ  le petit refrain qui retentit depuis la prĂ©sentation Cannoise. D’Olympiades il n’est que moyennement question ici puisque le tournage du film a Ă©tĂ© perturbĂ© par les conditions sanitaires: pour ne pas faire apparaĂźtre toutes ces personnes masquĂ©es dans le cadre, Audiard et sa team (Sciamma feat. Myssius) ont dĂ» resserrer l’intrigue autour de scĂšnes d’intĂ©rieur. Tout en travellingues exĂ©cutĂ©s lentement, le film Ă©claire le quotidien de jeunes empĂȘtrĂ©s dans des problĂšmes de jeunes (un shitty job de tĂ©lĂ©-conseillĂšre, un prof d’histoire contraint de bifurquer de mĂ©tier pour se faire un peu de maille, une Ă©tudiante en reprise d’étude victime de harcĂšlement cyber et de harcĂšlement pas cyber
). D’aucuns disent que ce Audiard teinte Philippe Garrel est une merde sans nom: nous (qui ne sommes pas suspects d’aimer le cinoche d’auteur français qui ne pense qu’Ă  s’ĂŽter les bouloches du nombril) n’irons pas jusque-lĂ . On peut mĂȘme dire que ce film planant (pas de Para One ici, mais du Rone utilisĂ© exactement comme le ferait Sciamma) sĂ©duit dans sa premiĂšre partie, mais qu’en variant peu de mise en scĂšne ou de mode dramatique (une tournure bien bancale pour dire que le film se rĂ©pĂšte), il nous Ă©gare un petit peu en chemin. C’est parfois bien Ă©crit, mais parfois seulement: peut-ĂȘtre que ce corps a trois tĂȘtes (qui revendique un female gaze qu’on ne dĂ©cĂšle pas avec Ă©vidence) a luttĂ© pour accorder les violons. Attention: bien des lecteurs de ce site trouveront le machin indigne. On vous aura prĂ©venus.

Le trĂšs remontĂ© Gautier Roos prend la plume pour finir ce [VITE VUS 🔮] avec Julie (en 12 chapitres) (★) de Joachim Trier (cinĂ©ma) qui l’a fortement déçu (euphĂ©misme!). OĂč est donc passĂ© le rĂ©al d’Oslo, 31 aoĂ»t? Pour nous, le charme fou de son actrice principale (Renate Reinsve) ne suffit pas Ă  enrayer, c’est un sujet appelĂ© Ă  fĂącher, la chute inattendue d’un cinĂ©aste jadis ultra-prometteur
 Dans le dernier tiers du film, la fringante Julia, un sosie nordique de Dakota Johnson, consulte avec inquiĂ©tude l’Instagram de l’ex-copine de son mec. La crainte la gagne quand elle voit la donzelle poster des photos d’elle en pleine sĂ©ance body-positive de yoga: elle ne comprend pas pourquoi son amoureux la prĂ©fĂšre Ă  cet athlĂšte reine des rĂ©zosociaux (30.000 followers au compteur). La rĂ©ponse ne souffre d’aucune contestation: parce qu’elle est mille fois plus belle et intĂ©ressante que sa rivale sportive, rĂ©duite Ă  un rĂŽle de ronchonne fadasse qui fait la tronche en permanence. De dilemme il n’est donc pas question, et c’est tout le problĂšme du nouveau Joachim Trier: manquer cruellement d’enjeu (autant vous le dire tout de suite: on ne pensait pas dire ça du Monsieur, dont les tentatives parfois bancales ne nous avait jamais dĂ©rangĂ©s jusque-lĂ ). Voyez plutĂŽt le fil – mince – sur lequel l’intrigue est bĂątie. Notre trentenaire Julia, bombe atomique qui pourrait mettre la Terre entiĂšre Ă  ses pieds, traverse une TRES GRAVE crise existentielle: elle ne sait pas vraiment quel boulot choisir, et ne sait pas non plus lequel de ses deux amants Ă©lire. Vous trouvez ça d’une banalitĂ© confondante? Normal: c’est la cas d’à peu prĂšs 50 % de nos connaissances (qui n’ont pas les mĂȘmes atouts physiques que la dame, ne faisons pas comme si notre rĂ©seau sortait de la saison 3 de Classe manequin
). Tergiversations, hĂ©sitations, tĂątonnements en tout genre: nous n’avons absolument rien contre, mais peut-on vraiment bĂątir une situation de crise Ă  partir d’élĂ©ments aussi ordinaires, dans nos sociĂ©tĂ©s du prĂ©caire-tertiaire oĂč les millennials n’ont aucune envie de reproduire la vie rĂ©glĂ©e de leurs aĂŻeux?

DĂšs les 5 premiĂšres minutes, le doute s’immisce: la voix-off pastichant Woody Allen (musique de Gershwin ou d’Ella Fitzgerald, on ne sait plus, mais vous voyez bien le truc) souhaite planter le dĂ©cor Ă  toute vitesse, tic de langage que le cinĂ©ma post-AmĂ©lie Poulain avait dĂ©jĂ  rendu obsolĂšte. Voix-off sarcastique venue tout droit de l’univers sĂ©rie-TV qui reviendra plus tard dans le film dĂ©doubler les paroles de nos personnages, geste itĂ©ratif dont tous les profs de cinoche du pays ont pourtant prescrit l’usage! Suivront des facĂ©ties stylistiques pas vraiment heureuses, Trier ayant lui aussi gobĂ© son champi, un grand barnum visuel qui ne ressemble pas vraiment Ă  du Joachim Trier d’ailleurs, capable de moments de grĂące comme dans cette ouverture de Louder than bombs (2015) Ă  la maternitĂ©. Si nous nous montrons si durs dans nos propos, c’est que nous connaissons la valeur du bonhomme, croyez-nous. Et lĂ  on assiste Ă  un film qui rĂ©clame tellement fort son statut de film « charmant » (mets-nous la gĂąchette sur la tempe pendant que tu y es Joachim) qu’il en devient presque agaçant. On ne dira pas non plus du bien de la façon dont le film souhaite Ă  tout prix s’accrocher Ă  l’époque, Ă  grand renfort de dĂ©bats concernant la querelle autour du nĂ©o-fĂ©minisme ou sur l’arlĂ©sienne (pas uniquement franco-française donc!) de la libertĂ© d’expression. Trier semble appliquer une mĂ©thode assez retorse consistant Ă  ne pas donner grande chance aux vellĂ©itĂ©s du « nouveau monde » – comme l’adage simpliste le rĂ©sume si mal – et Ă  caricaturer nos amis Ă©colo-ultra nourris au biberon woke (la dĂ©marche nous aurait paru moins problĂ©matique si le film n’était pas aussi confiant en lui-mĂȘme, aussi sĂ»r de son potentiel de sĂ©duction). Il se pourrait mĂȘme que cette saisie ultra-rĂ©duite des problĂ©matiques sociĂ©tales traduise un problĂšme plus vaste: la lutte des classes n’existe (presque, soyons honnĂȘte) pas dans le film, un peu comme si le politique se foutait totalement des conditions Ă©conomiques de chacun, et se rĂ©duisait Ă  des considĂ©rations (pas trĂšs fines) autour du mansplaining. Acte volontaire ou omission d’un rĂ©alisateur en route vers un cinĂ©ma chic et bourgeois? On a bien peur qu’au milieu de ces appartements Ă©purĂ©s Ă  la sauce Marie Kondƍ, la deuxiĂšme option soit la plus rĂ©aliste. Agravons notre cas: cela pourrait mĂȘme expliquer pourquoi la haute bourgeoisie critique qui gouverne notre pays accueille trĂšs, trĂšs bien le film
 Film gĂ©nĂ©rationnel, mon oeil!

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