[VENUS IN FURS] Victor Nieuwenhuijs & Maartje Seyferth, 1995

Enrobée de noir et blanc, cette curiosité met en lumière l’érotisme à travers des rapports de soumission et narre en profondeur le parcours intérieur d’un homme qui pourrait bien être un certain Masoch…

Le morceau cultissime des Velvet Underground, la rareté seventies de Jess Franco et ce film érotique culte de Victor Nieuwenhuijs et Maart Je Seyferth où sur fond de Mahler et de Tchaikowski on aime à se faire du mal pour se faire du bien possèdent en commun le même titre : Venus in Furs. Etrange coïncidence? Non, ce n’est pas un hasard : ils ont subi tous trois l’influence de la nouvelle de Leopold von Sacher Masoch. L’homme (Severin von Kusiemski) est ici prisonnier de la femme (Wanda von Dunajew) et passe son temps à subir les sévices de la demoiselle toute nue sous son manteau de fourrure. Il est esclave et soumis ; elle, maîtresse et dominatrice. Lui, baptisé Gregor est à fond dans son expérience sexuelle et se plie aux moindres désirs de la femme ; elle ne fait ça que par amour et finit par se prendre au jeu en devenant sévère. La règle est simple (le sexe considéré comme faible domine le sexe fort et renverse les conventions machistes de l’époque). A l’instar du morceau des Velvet Underground, ce film néerlandais fétichiste d’une puissance érotique rare se présente comme une libre adaptation de La Venus à la Fourrure, nouvelle de l’écrivain autrichien Leopold von Sacher Masoch, écrite en 1869. Comme son patronyme l’indique, il a donné son nom au masochisme, de la même manière que par ses écrits Sade l’a donné au sadisme. En réalité, ce texte tient plus de l’autobio (ou de l’auto-fiction comme on dirait aujourd’hui) puisque l’auteur a été deux fois l’esclave volontaire d’une femme, dont son épouse qui rédigea d’ailleurs à son sujet un contrat de soumission. Le texte a surtout connu un essor phénoménal à la fin des années 60, en plein pendant la libération sexuelle. A Greenwich-Village par exemple, de nombreuses librairies spécialisées dans le genre ont été créées. Le morceau de Velvet Underground, sciemment repris dans Last days de Gus Van Sant, descend de ce phénomène.

Si on écoute bien les paroles (« strike, dear mistress, and cure his heart » [frappe, chère maîtresse et guéris son coeur]), le prénom de Severin est ouvertement repris, de même que les allusions explicites au cérémonial sadomasochisme. Sur scène dans les clubs, le groupe effectuait la danse du fouet, l’allusion n’était alors perceptible que par ceux qui connaissaient la nouvelle du même nom. Ce morceau, à l’aune du Take a walk on the wild side de Lou Reed solo, est représentative de l’esprit d’un groupe qui abordait tous les sujets (drogue, sexualité déviante) sans tabou. En somme, l’équivalent musical d’un Paul Morrissey et de sa trilogie du New York Underground produite par Andy Warhol avec dans le rôle principal l’icône Joe Dallesandro. Ce chef-d’œuvre des Velvet n’est pas un cas isolé : le cinéma s’est souvent inspiré de ce canevas novateur et féministe de manière plus ou moins détournée. Parmi eux, on citera La malize di Venere, de Massimo Dallamano en 1969 ; Venus in Furs de Joe Marzano ; Verführung: die grausame frau, de Monika Treut & Elfi Mikesch en 1984, avec of course dans le casting l’indispensable Udo Kier ; Masoch, de Franco Brogi Taviani en 1980. Attention, il n’en est pas de même en revanche pour Venus in Furs, de Jésus Franco, film cintré à l’érotisme softcore qui n’entretient pas réellement de rapport avec le roman d’origine, Franco étant obligé de tourner des plans sur une fourrure pour justifier un titre de film dont les droits avaient été récupérés par les producteurs pour faire plus accrocheur, époque oblige.

Le film Venus in Furs s’ouvre et se referme sur la même image : celle de Severin, assis sur le banc d’un palais antique, qui semble s’endormir entre ses mains et rêvasser dans ses propres fantasmes. Une boucle symbolique qui fait joliment comprendre qu’on ne fait que pénétrer la psyché tordue d’un individu avide d’expériences sexuelles déviantes et surtout que son amour du mal pourrait bien provenir de sa petite enfance, période clé où l’adulte commence déjà à creuser ses blessures psy. A la manière de la nouvelle qui se focalise sur une expérience de soumission à travers un journal intime (l’adapter au cinéma devient aussi ardu que transposer un récit épistolaire), la caméra du duo Victor Nieuwenhuijs et Maart Je Seyferth, subjective, a la bonne idée de nous montrer tout ce qui se passe même lorsqu’il s’agit de pensées inavouables. Par la suite, il sera impossible de distinguer ce qui relève du passé et du présent, du fantasme et du réel même si on comprend que Gregor est le double de Severin et peut-être le subterfuge schizo par lequel la soumission mortifère est possible. Et c’est ça qui est beau. L’exigence narrative fonctionne en adéquation avec le travail formel afin d’amplifier cette double sensation de sommeil morbide et de réveil réparateur.

Ce qui impressionne dans ce film mésestimé qui cherche la beauté et la catharsis d’un mal-être par la soumission, c’est l’esthétique noir et blanc qui favorise un climat sensuel et permet à ces Adam et Eve d’évoluer dans la nudité partielle ou intégrale. Adam est souvent nu comme un ver dans des poses lascives tandis qu’Eve, elle, possède un visage angélique et un corps sculptural qu’elle dissimule sous un manteau de fourrure pour stimuler la frustration. Ça peut également être la limite d’un film qui tombe par intermittences dans l’esthétisation, mais Victor Nieuwenhuijs et Maart Je Seyferth ont construit leur film sur des bases solidement oniriques avec une caméra-chromo. Loin de constituer une coquille formaliste, le choix du noir et blanc permet par ailleurs de jouer sur l’ambiguïté fantasmagorique de ce que nous voyons : lorsque le personnage féminin mange une cerise et qu’elle laisse une goutte se répandre sur ses lèvres, on comprend alors qu’il s’agit du sang et donc d’un film sur le vampirisme où les personnages se bouffent l’esprit et se blessent le corps pour mieux assumer la profondeur de leur amour, l’horreur de leur mal-être et la béance de leur désir. Ces figures assurent la représentation idéale du monde codifié des fantasmes ludiques et pervers où tous les objets appellent le fétichisme qu’il s’agisse d’un manteau à fourrure ou de chaussures de velours noir à talons hauts. La preuve, Severin réduit à l’état de bête esclave ne supporte pas que sa maîtresse de Wanda qui le définit comme « un homme, un animal ou une chose » retire ses chaussures, auquel cas cela signifie la fin d’une souffrance et d’une jouissance. Sans ses apparats, elle ne peut plus le dominer.

Le désir d’un retour à l’état de bestialité se traduit métaphoriquement lors d’une scène inattendue où le protagoniste est poursuivi par trois femmes en tenue d’indigènes. Attelé à un chariot, il se fait fouetter pour qu’il devienne un bon esclave discipliné et se fait tenir en laisse par les tétons. Progressivement dans le récit, les rapports de force sont inversés : alors que Wanda est toute honteuse d’avoir demandé à Severin de se mettre à quatre pattes, c’est Severin qui finit par pleurer parce qu’il a osé demander un ordre à Wanda. Idéalement, il faut qu’elle descende des escaliers pendant qu’il lave le sol à genoux à la manière des bonnes d’antan. Le schéma classique qui n’en recèle pas moins une vraie dimension sociale est inversé par le sadomasochisme (bondage et marquage au fer rouge) afin d’édifier une belle parabole sur l’impuissance qu’elle soit sexuelle ou artistique (Severin est aussi mauvais amant qu’il est artiste raté). Bref, une métaphore de la mort de l’homme abandonné par une femme dans un puits de douleur où se nichent ses songes. Libre à chacun de proposer ses propres interprétations psychanalytiques mais on peut faire économie de l’analyse et apprécier cette rareté pour ce qu’elle est: une œuvre vénéneuse et transgressive qui fait mal aux idées reçues et aux idées tout court. Depuis ce coup d’éclat récent, on peut noter que certains films ont essayé de creuser cette notion subversive d’inversion des rôles comme L’île de Kim Ki-Duk, Fantasmes de Jang Sun-woo, ou encore Singapore Sling, de Nikos Nikolaidis.

 

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