[UN RÊVE PLUS LONG QUE LA NUIT] Niki de Saint-Phalle, 1976

Connue et reconnue pour son travail d’artiste plasticienne (entre autres), Niki de Saint-Phalle l’est malheureusement bien moins en tant que cinéaste. Sa courte carrière du côté du septième art recèle pour autant un objet fascinant : Un rêve plus long que la nuit, récemment restauré et ressorti. L’autrice y déploie un conte de passage à l’âge adulte, celui de Camélia, confrontée à un monde loin du merveilleux, entre rêve halluciné et violence patriarcale. Loin de la sculpture, Niki de Saint-Phalle impressionne pourtant par le jusqu’au-boutisme de son art, ici injecté au cinéma, dans un travail formel sidérant, nourri de l’univers foisonnant qu’elle développe. Le film ne cache jamais son autrice, marquant sa présence dans chaque élément d’une direction artistique unique.

Les décors, comme les costumes, fascinent, à mi-chemin entre un imaginaire enfantin de quasi-kermesse et un réel palpable, presque dérangeant. À l’image des fameuses sculptures de l’artiste, tout est aussi coloré qu’étrangement hypertrophié. Visuellement âpre, entre photographie granuleuse et caméra à l’épaule brute, Un rêve plus long que la nuit captive par la richesse picturale de chacun de ses tableaux, fourmillant de détails et de textures. L’usine introduite en milieu de métrage constitue sans doute sa proposition la plus sidérante : sorte de Disneyland mécanique dégénéré, fascinant de grandeur, témoin de la richesse de l’univers de Saint-Phalle. La bande-son électronique signée Peter Whitehead complète un enchantement à la lisière permanente entre rêve et cauchemar.

Là est justement toute la teneur de Un rêve plus long que la nuit : épouser le rêve dans ce qu’il peut avoir de plus incontrôlable et distordu. Passé un préambule ancré dans le réel, quoique un peu lugubre, le récit s’engouffre dans une structure façon Alice au pays des merveilles. Les rencontres et péripéties s’enchaînent, dans une imprévisibilité totale. Saint-Phalle reprend alors les attendus du conte merveilleux, ses lieux communs et figures symboliques, en tordant son enchantement vers l’obscurité. Il s’agit, bien plus que de faire rêver, d’hypertrophier chaque chose, de la rendre hautement symbolique, voire grossière, pour en extraire la substance.

Dans le rythme lancinant d’un récit de pure découverte étrange que n’aurait sans doute pas renié Lucile Hadzihalilovic, le long-métrage plonge dans un rêve fiévreux. Tout y est déformé, de ses longueurs et égarements narratifs à ses choix visuels. Jusque dans la post-synchronisation des dialogues, l’hallucination est totale. Difficile alors de démêler entièrement le geste unique de la cinéaste, qui réinvestit le conte pour le démystifier, l’extraire du rêve autant que l’y enfermer. Le récit de passage à l’âge adulte est ici un pur récit de regret. Devenir femme n’est plus être princesse, mais, sous un système patriarcal oppressif, n’être qu’objet, renier l’amour véritable du prince charmant au profit de désirs libidineux.

Tout en appelant sans cesse à la liberté, à l’exploration et à l’émerveillement d’une âme d’enfant, tout comprime et étouffe dans un univers où nature mirifique et créatures mystiques se substituent à l’industrie, au pouvoir capitaliste masculin. La forme enfantine du conte n’est que plus révélatrice de l’horreur d’un monde sans échappatoire, où même les rêves sont viciés. À la manière de ses statues féminines hypertrophiées, Niki de Saint-Phalle hypertrophie le masculin. Les séquences de harem, plus outrancières et grand-guignolesques les unes que les autres, s’enchaînent, avant d’achever le film par une littérale guerre de pénis. C’est grossier, et un petit peu essentialiste au passage, mais d’un ridicule évocateur. Objet insaisissable, Un rêve plus long que la nuit porte admirablement son titre. Rarement le rêve n’avait été approché et distordu ainsi, pour laisser le réel percuter avec autant de justesse.

1h 22min | Fantastique
De Niki de Saint Phalle | Par Niki de Saint Phalle
Avec Laura Duke Condominas, Niki de Saint Phalle, Humbert Balsan

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