Au départ, tout le monde y croyait fort. Avec des hourras extatiques et des « vous allez voir ce que vous n’avez jamais vu ». Un niveau stratosphérique d’ambition, avec la première étape menée à bien par le réalisateur Peter Jackson, à savoir l’introduction de la prodigieuse technologie High Frame Rate lors du tournage de la trilogie Le Hobbit, employant une cadence de 48 images par seconde au lieu des 24 habituels. Sony souhaitait aller encore plus loin, plus grand, plus fort… Film en 4K, en 3D et en HFR à 120 images par seconde et par œil (!), Un jour dans la vie de Billy Lynn était vendu comme une révolution en marche. Tourné à l’aide de caméras Sony F65, il a ouvert le New York Film Festival en grande pompe, dans son format original, permettant à quelques chanceux de s’extasier devant le progrès technologique avant sa sortie US, en novembre 2016. Pour ceux qui y étaient, c’était «la meilleure expérience en 3D de leur vie». Certains précisant que la fluidité, mais aussi la clarté délivrées par la paire de projecteurs Christie, généraient une sensation de réalisme jamais vue. De quoi laisser imaginer qu’à l’ère du 4K, la 3D deviendrait une exclusivité des salles de cinéma. Et puis, brusquement, à la sortie US de ce nouveau film de Ang Lee, débandade totale. Aucune salle aux États-Unis ne possède le matériel pour projeter ce film à 120 images/seconde. Et la mauvaise nouvelle, c’est qu’en France, non plus. On n’a donc pas vu le révolutionnaire Un jour dans la vie de Billy Lynn dans les conditions époustouflantes souhaitées par Sony.
Pas de quoi être colère pour autant… Car on a beaucoup parlé de la forme (révolutionnaire) de Billy Lynn, d’accord. On l’a d’ailleurs réduit à ça, mais sur le fond, est-ce que ça ne coincerait pas aussi? Parce que, pour qu’un simple film génère une telle hostilité aux États-Unis dans la réception, et ce, en dépit de la présence derrière la caméra d’un réalisateur gentil Oscarisable (Ang Lee) et devant d’un casting sexy bankable (de Kristen Stewart à Vin Diesel), c’est qu’il y a des raisons plus profondes, plus souterraines que le rejet du futur du cinéma et d’un simple «j’aime/j’aime pas» d’usage. Dans ce cas précis, ce n’est pas tellement une question de sensibilité que de temps. Autrement dit, ce film a eu le malheur d’arriver au mauvais moment, au lendemain de la gueule de bois Trump. Trop tôt, mal pris. Qui a envie de voir une charge anti-belliciste tendant un miroir guère reluisant aux Américains, massacrant leurs valeurs patraques, leur héroïsme bêta, leurs shows spectacular spectacular? Personne, bien sûr.
Il faudrait presque faire un récit sur la manière dont ce film est passé du tour de force technique à la voie de garage orchestrée par Sony partout dans le monde. Comble de l’ironie, c’est cette forme-là qui convient en réalité le mieux à ce long métrage. Car loin d’être un blockbuster patriotique propice à remplir les salles de cinéma, c’est à l’inverse un film d’auteur en réalité augmentée qui déteste les gros machins pétaradants, un choc doux qui n’en finit pas de secouer, en ondes de plus en plus fortes, qui nous ramène en 2005 et qui s’attache à Billy Lynn (Joe Alwyn), jeune Texan de 19 ans, faisant partie d’un régiment d’infanterie en Irak victime d’une violente attaque. Ayant survécu à l’altercation, il est érigé en héros, ainsi que plusieurs de ses camarades. Et c’est avec ce statut qu’ils sont rapatriés aux États-Unis par l’administration Bush qui désire les voir parader au pays avant de retourner au front.
Plus qu’à une production Michael Bay, les deux heures d’Un jour dans la vie de Billy Lynn, qui procurent l’impression de tout vivre en simultané, comme à l’heure des réseaux sociaux, renvoient en réalité… au cinéma américain des années 70, en particulier à Abattoir 5 de George Roy Hill (1972). Ce dernier racontait le parcours d’un ancien soldat américain survivant des bombardements de Dresde en 1945, témoin d’une humanité à la dérive, voyageant entre un passé traumatisant, un présent inerte et un futur porteur d’espoir. Dans le film de Ang Lee aussi, tout s’emmêle dans le cerveau du jeune Bill Lynn, chair à canon dans un cimetière de rêves américains, hanté à jamais par ce qu’il a vécu, où les souvenirs de la guerre se mélangent au concert présent de Destiny’s child (une vidéo qui existe vraiment d’ailleurs et que l’on peut visionner sur YouTube). Il est un de ces jeunes « héros » qui n’ont rien demandé à personne et dont le destin « extraordinaire » va alimenter une mythologie. Mais s’il ne s’est pas encore totalement remis de l’expérience qui a changé sa vie en Irak, il a quand même suffisamment mûri pour se rendre compte de ce que son pays est devenu: un show où sa troupe et lui ne sont que des pions, des blocs géométriques façon Trétis devant s’aligner entre deux spots de pubs et un show de Beyoncé pour mieux disparaître de la scène. Avant, pendant et après ce climax, les nombreux regards caméra du protagoniste semblent nous questionner de façon hallucinée et désespérée: « Est-ce que tout ce que je vois est réel? », en même temps que le malaise physique témoigne de ce que ça fait d’avoir vécu un bourbier traumatisant et de se trouver dans une impasse au moment où l’on n’a pas encore commencé à vivre.
Derrière ce film aux allures de cheval de Troie, se trouve l’insaisissable Ang Lee, capable de Hulk et de Brokeback Mountain, sortant de la très Oscarisée Odyssée de Pi. Et comme ça lui est déjà arrivé par le passé (Ice Storm), ça lui arrive d’oublier d’être gentil. Sur ce coup, son pamphlet contre cette Amérique du spectacle où chaque parcelle de célébrité, même éphémère, doit être exploitée, n’a rien d’une moissonneuse à statuettes dorées et constitue, au contraire, une belle balafre au portrait si lisse de l’Oncle Sam. Last but not least, le réalisateur de Tigre et dragon a pu compter sur ses acteurs qui, bien dirigés, ont simplement oublié d’être médiocres: la révélation Joe Alwyn (et ses regards caméra foudroyants) et son personnage de Billy Lynn qui va tout connaître en une journée, Kristen Stewart (et la touchante discrétion de beauté ruinée de son perso), ou encore Vin Diesel qui n’a peut-être jamais été aussi génial (et émouvant) au cinéma. Pour tous les acteurs-soldats au fond, qui appartiennent à la même famille (le très beau I love you man, à la fin) et qui assistent médusés à l’horreur de leur pays devenu. Parce qu’ils préfèrent retourner se suicider façon chair à canon plutôt de moisir aux États-Unis parmi tous ces monstres. Parce qu’un vétéran héroïque de la Guerre en Irak ne peut masquer toutes les erreurs d’une politique injuste. Dérangeant, hein? Vous comprenez mieux pourquoi personne ne voulait que vous voyiez cette merveille en 4K, en 3D et en HFR à 120 images par seconde et par œil, et surtout pas Sony qui, s’il a dépensé un fric fou pour faire sa révolution, a dû baliser en découvrant pareil résultat. Cela étant dit, on serait ravi de connaître la petite histoire derrière ce drôle d’objet, et on adorerait lire les résultats des projections test. Pitié, Ang Lee, sors-nous un livre dessus quand tu auras pris ta retraite!
1 février 2017 en salle | 1h 53min | Drame, GuerreDe Ang Lee | Par Jean-Christophe Castelli Avec Joe Alwyn, Kristen Stewart, Garrett Hedlund Titre original Billy Lynn’s Long Halftime Walk |
1 février 2017 en salle | 1h 53min | Drame, Guerre

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