« Twixt » : Francis Ford Coppola vampirise son cinéma

Après deux expérimentations incertaines (« L’Homme sans âge » en 2007 et « Tetro » en 2009), Francis Ford Coppola signe avec « Twixt », une sorte de chef-d’oeuvre, un conte gothique dans un état de grâce où le cinéaste règle ses comptes avec Hollywood et surtout avec lui-même. Métaphysique, pictural et terriblement émouvant.

Un écrivain en panne sèche d’inspiration (Val Kilmer) débarque dans une bourgade paumée à l’occasion d’une tournée de promotion et découvre qu’un meurtre mystérieux impliquant une jeune fille s’y est produit. La nuit, il est hanté par la présence d’un fantôme qui lui narre une étrange histoire, lointaine et pourtant si familière. Ne cherchez plus ! Cet écrivain oublié de tous n’est ni plus ni moins qu’un double fictionnel de Francis Ford Coppola qui, dans « Twixt « , un film de vampires, se raconte comme personne. Les cinéphiles coincés dans les années 70 vont une nouvelle fois lui reprocher de ne pas retrouver la démesure de ses grandes fresques d’antan (la trilogie du « Parrain », « Apocalypse Now »). Mais il faut remettre quelques pendules à l’heure…

Minuit dans le jardin du bien et du mal

Au début des années 70, Coppola faisait partie de la génération montante du Nouvel Hollywood avec, entre autres, William Friedkin (« French Connection »), George Lucas (« Star Wars ») et Michael Cimino (« Voyage au bout de l’enfer »), se fantasmant en nabab et menaçant l’hégémonie des grands studios. Mais « Apocalypse Now » a transformé le rêve en cauchemar. Etalé sur plus de deux ans, le tournage de chef-d’œuvre aux Philippines fut un tel calvaire (typhon, maladies tropicales, dépassement de budget) que Coppola devint trop dangereux pour Hollywood, obligé la décennie suivante de réaliser des films de commande pour rembourser ses dettes.

Aujourd’hui, il confesse: « Je me sentais un peu coincé, incapable de trouver ma place dans l’industrie du cinéma. Je ne voulais plus faire de gros films de studio et, en même temps, je me tâtais pour réaliser des films d’avant-garde (…) Sincèrement, je pense que le cinéma va mal. Personne ne sait vraiment où nous en sommes. Et cette incertitude est visible je pense dans « Twixt », parce que j’utilise différents supports pour raconter une histoire et que je brouille volontairement les repères temporels. Les spectateurs ont perdu cet esprit de curiosité. Les studios ne produisent même plus de drames: ils ne s’intéressent qu’aux remakes de films étrangers ou déjà faits. Aujourd’hui, il n’y a plus de place pour un cinéaste comme moi.»

Un rêve étrange et pénétrant

Certes, Francis Ford Coppola n’est pas à plaindre : il dispose d’un petit empire commercial (exploitations vinicoles, complexe hôtelier) qui lui permet de financer ses petites productions à l’abri des modes et des conventions. Sans cela, il n’aurait jamais pu réaliser « Twixt « , un film merveilleux et hallucinant (au sens propre) dans lequel il sublime un argument digne d’une mauvaise série Z. Le sujet (les affres de la création) paraît poussiéreux, il n’a peut-être jamais été traité avec une telle sincérité.

Dans ce monde imaginaire en proie aux ténèbres et paradoxalement moins terrifiant que la réalité, l’écrivain aviné voit les yeux fermés, croise une fillette vampire (Elle Flanning) et rencontre Edgar Allan Poe (Ben Chaplin) qui le guide dans un purgatoire de sens. Une fugue psychogène où les songes dépeints sont ceux de Coppola, traumatisé à vie par la mort accidentelle de son fils aîné Gio dans les années 80 : « J’ai fait « Twixt » en sa mémoire. Ce qui m’a toujours frappé au cinéma, lorsque les réalisateurs essayent de suggérer qu’un personnage rêve, c’est qu’ils abusent de couleurs roses ou étranges. Ce n’est pas ma définition de l’onirisme. Ce que l’on voit dans un rêve est inhabituel mais réaliste. C’est pourquoi j’ai décidé de montrer un rêve comme dans la réalité. Sauf que la scène est filmée à l’envers. Pour moi, c’est une façon expérimentale de montrer la texture du rêve. »

Une énigme pour cinéphiles

Au-delà de la dimension personnelle et cathartique, « Twixt  » s’impose comme un dédale méandreux. Un conte libre et bizarre aux mille sens possibles, infiltré de motifs à déchiffrer. Un pur film gothique pour dandys nostalgiques qui rayonne d’une double puissance (l’ensorcellement morbide et la rédemption thérapeutique) et célèbre l’art comme force transcendante. Libre à chacun de succomber ou pas à ce vertige de l’intime, mais il serait inconscient de ne pas louer la délicatesse des effets, la politesse de l’humour, l’ésotérisme et le suspens assumés d’une œuvre surréaliste et intemporelle qui revient aux sources d’un cinéma primitif, joue avec les dialectiques les plus obsolètes, use des transparences et d’effets spéciaux de Méliès, se moque des nouvelles technologies (la 3D, ironiquement exploitée). Une œuvre de poète, à contre-courant et libre, à la lisière de l’utopie, où par-dessus tout l’amour triomphe de la mort.

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