[TWIN PEAKS THE RETURN STORY] Episode 6 – «Ne mourez pas»

Ultime retour à Twin Peaks. Ressortie des limbes au milieu des années 2010 par ses créateurs David Lynch et Mark Frost, diffusée il y a déjà 4 ans sur Showtime, la troisième saison de Twin Peaks, la mal-nommée «The Return», reste encore aujourd’hui l’œuvre cinématographique et audiovisuelle la plus marquante de ces dernières années. Il fallait donc se replonger dans ce grand fracas chaotique d’images une dernière fois, explorer ses thématiques et ses motifs visuels, et se perdre. Episode 6

“What the hell are all these childish scribbles?”
L’épisode 6 s’ouvre sur une longue séquence centrée sur Dougie Jones. À la manière des épisodes précédents, c’est l’occasion de rapprocher Jones de Dale Cooper, en le mettant à l’épreuve, tel Ulysse sur la mer Egée. L’odyssée de Dougie est longue et fastidieuse, mais, pour une issue similaire, Lynch oppose à la ruse et l’intelligence du héros grec, l’idiotie et la maladresse de son personnage.

Après avoir accusé son collègue de menteur, Dougie est sommé par son patron, Bushnell Mullins, d’étudier une tonne de dossiers en rentrant chez lui. Chose qu’il est bien évidemment incapable de faire. Il s’ensuit alors une scène proprement hilarante où, guidé par des points lumineux, le benêt gribouille et rature des dizaines de pages d’analyses comptables. Traits, petites échelles et escaliers viennent se superposer à des données qu’on devine de haute importance.

Lorsqu’il se rend le lendemain à son bureau, la stupeur et la colère de Bushnell Mullins parachève ce grand moment burlesque. Néanmoins, en demandant comment il doit «interpréter» ces gribouillages, terme ensuite répété machinalement par Dougie, tel qu’il a usage de le faire depuis 4 épisodes, il ouvre la séquence à une dimension délicieusement réflexive. Les saillies vagues de Dougie Jones rappellent l’attitude de Lynch en interview, bottant en touche à chaque question interprétative sur son œuvre. En effet, pour le cinéaste, seul compte l’interprétation personnelle du spectateur.

En raison de son ineptie, Dougie pousse ses interlocuteurs à déchiffrer les signes qu’il essaime, et c’est de cette manière que Bushnell finit par comprendre le sens caché de ses gribouillages. Avec beaucoup d’humour, Lynch porte un regard amusé sur son cinéma, son opacité et sa richesse.

“This is you… This is me. Heads I win, Tails you lose.”
Entraperçu dans l’épisode 2, Red, incarné par Balthazar Getty, double de Bill Pullman dans Lost Highway, fait ici une apparition bien plus marquante. Le caractère inquiétant qui émanait déjà du personnage est confirmé dans une séquence de mystification typiquement lynchienne. Caïd et dealer de cocaïne, Red montre également des talents de magicien qui dépassent le cadre rationnel. Il profite d’une partie de pile ou face pour humilier un Richard Horne trop sûr de lui, et lui signifier qu’il a l’ascendant sur lui. Lorsque Red lance la pièce, celle-ci lévite quelques secondes, avant de retomber dans la bouche du jeune Horne. Alors que ce dernier pensait la tenir dans sa main, Red récupère la pièce aussitôt retombée (une seconde fois) des airs. Un tour qui fait fi de toute logique, et qui n’a de sens que pour sa portée allégorique, exprimée par l’illusionniste: «Face je gagne, Pile tu perds».

La mise en scène et le découpage de la séquence est au diapason du tour, centrés sur les gestes de Red et la pièce d’une part, et de l’autre, sur le regard incrédule de Richard Horne. Un tour de passe-passe quasi bressonien, qui célèbre la puissance d’étrangeté et de mystère du cinéma de David Lynch. Quelques plans et un ralenti suffisent.

“I told you to get out the fuckin’ way !”
Dans la foulée de l’humiliation du petit-fils Horne, l’épisode 6 enquille sur une des scènes les plus mémorables et déchirantes de la troisième saison. Enragé, Richard Horne fonce à vive allure au volant de son pick-up à travers les rues de la (faussement) paisible ville de Twin Peaks. En parallèle, Lynch réintroduit le personnage de Carl Rodd, aperçu promptement dans Fire Walk With Me, et incarné par un ami et collaborateur de longue date, Harry Dean Stanton. Un caméo aussi court que symbolique, étoffant le discours de la série sur la mort et le passage du temps. Carl ironise sur son grand âge et le fait que, s’il attend la mort, cette dernière ne daigne toujours pas montrer le bout pointu de sa faux («ça fait 75 ans que je fume, tous les jours»). On devine la part de réel dans cette séquence, l’acteur fêtant ses 90 ans au moment du tournage.

Harry Dean Stanton décèdera d’ailleurs quelques semaines après la fin de la diffusion de la troisième saison. Assis sur un banc, Carl lève les yeux vers le ciel, comme s’il implorait une intervention divine pour le souffler hors du monde. Il est sorti hors de sa torpeur par une mère et son fils jouant à chat. Devant ce spectacle, le vieil homme décoche enfin un sourire et s’émerveille à nouveau. Pourtant, quelque chose ne va pas. Dans un splendide jeu de montage, Lynch perce l’atmosphère sirupeuse dans laquelle baignent Twin Peaks et ses habitants en revenant incessamment sur un Richard Horne survolté. Alors que des voitures stationnent à un «stop», il perd son sang froid, et dépasse les véhicules à vive allure. En contre-champ à cette action, le chauffeur du camion stationnant au «stop» laisse passer le jeune garçon, avec un sourire bienveillant. Avec l’accord de sa mère, l’enfant ne se fait pas prier et traverse le passage piéton en courant, ce qu’il ne lui laisse malheureusement pas le temps de voir le pick-up fonçant sur lui.

La collision est abrupte et sanglante. Lynch brise un des tabous du cinéma et filme frontalement la mort d’un enfant. Le cri de la mère déchire l’image, tandis que la musique de Badalamenti prend des tournures lacrymales. Carl s’avance, et s’agenouille auprès d’elle. Leurs regards se croisent et restent en suspens, tandis qu’une forme spectrale se dégage du corps de l’enfant et monte vers le ciel. En inversant les destins de ces deux personnages, Carl Rodd attendant la mort, et le jeune garçon débordant de vie, Lynch compose une séquence d’une infinie cruauté qui prolonge l’acte initiale de la série: le meurtre de Laura Palmer, commis par son père.

Plus que les deux premières saisons, Twin Peaks The Return filme une génération sacrifiée, qui reproduit inévitablement les mêmes schémas que la précédente, 25 ans auparavant. On pense évidemment à Becky Burnett, mariée trop jeune à une ordure comme sa mère, Shelly, qui avait épousé le criminel Leo Johnson. Plus jeune encore, le petit garçon qui apparait de temps en temps dans l’arc narratif de Dougie Jones, laissé à l’abandon par une mère droguée criant nerveusement «one-one-nine» à longueur de journée. Un appel à l’aide clamé à l’envers, et donc, incompréhensible, condamné à rester sans réponse.

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