[TWIN PEAKS THE RETURN STORY] Episode 5 – « Rapports d’enquêtes »

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Ultime retour à Twin Peaks. Ressortie des limbes au milieu des années 2010 par ses créateurs David Lynch et Mark Frost, diffusée il y a déjà 4 ans sur Showtime, la troisième saison de Twin Peaks, la mal-nommée «The Return», reste encore aujourd’hui l’œuvre cinématographique et audiovisuelle la plus marquante de ces dernières années. Il fallait donc se replonger dans ce grand fracas chaotique d’images une dernière fois, explorer ses thématiques et ses motifs visuels, et se perdre. Episode 5

You’re still with me

Devant malheureusement se passer du génial Franck Silva, décédé quelques années après la fin de la deuxième saison de Twin Peaks, en 1995, David Lynch use de subterfuges et effets pour perpétuer la présence unique et maléfique de Bob dans The Return. Jusqu’ici cantonné à des flashs d’images déjà vues dans les deux premières saisons, Bob fait une apparition ébouriffante dans l’épisode 5. En rejouant de manière détournée la fameuse scène du miroir brisée du dernier épisode de la saison 2, par l’intermédiaire cette fois d’un morphing bluffant, Lynch fait revivre le faciès inquiétant et menaçant de Franck Silva. L’incarnation du mal hante toujours Twin Peaks.

“Agent”

On l’a déjà dit dans une « story » précédente, Dougie Jones est l’une des rares lueurs de The Return. A l’opposé du sinistre Mr C., il réinjecte dans la fiction une dose d’humour et d’émotion. Alors que les enfants sont laissés à l’abandon, ou dépeints comme les victimes sacrificielles d’un mal insidieux, Dougie Jones semble être le seul encore capable de s’émouvoir de leur devenir funeste. Il ne peut s’empêcher de pleurer en voyant Sonny Jim plongé dans une forme de vide existentiel.

L’épisode 5 fait rejaillir à quelques moments le fantôme de Cooper piégé dans le corps de Dougie. En arrivant sur son lieu de travail, ce dernier tombe nez à nez avec une statue d’un sheriff, et ne peut s’empêcher de l’imiter en pointant son doigt, comme s’il pointait un pistolet. On le voit ensuite se délecter de nouveau d’un café, « volé » à l’un de ses collègues. Enfin, il parvient à lire l’âme vérolée de l’un de ses collaborateurs (la tâche verte apparaissant subrepticement sur son visage), et déclare qu’il s’agit d’un menteur. Tous ces éléments sont constituants de Dale Cooper. Lynch ravive progressivement le souvenir du héros de Twin Peaks, Ulysse perdu dans les limbes du cerveau de Jones. Toutes ces stimulations convergeant vers la scène clef de l’épisode 5 : Dougie Jones répétant le mot «Agent» après l’avoir entendu de la bouche de son patron. 

“We both know that too, don’t we ?”

En voyant débarquer Becky (Amanda Seyfried) au Double R Diner, on ne peut s’empêcher de faire un parallèle avec Laura Palmer : une jeune femme blonde à l’innocente apparence, qui cache un mal-être insondable. Une énième habitante de Twin Peaks vouée à subir le joug de la violence des hommes, comme Laura, mais également Audrey, Donna, Norma et Shelly avant elle. On ne sera d’ailleurs pas surpris d’apprendre qu’il s’agit justement de la fille de Shelly Johnson et Bobby Briggs. Soumise à un mari violent et drogué, double de Hank ou Leo, elle ne peut échapper à la malédiction qui semble frapper Twin Peaks. Lynch ne fait d’ailleurs ici pas de mystère. En quelques plans, on voit Becky sniffer un rail de coke, puis imprimer nos rétines de son sourire béat, filmé en gros plan. Un sourire qui recèle une joie et une candeur agonisantes, car ce sourire est feint, sous l’emprise d’une substance. Becky Burnett est déjà morte, et ce plan est son tombeau. Il la fige, comme le visage de Laura Palmer à jamais fixé en reine de Twin Peaks, dans son cadre photo.

“Dig yourself out of the shit… 29,99 $”

Sortie en plein mandat de Donald Trump, Twin Peaks The Return pouvait difficilement éviter les comparaisons avec le réel, quand bien même la série a été écrite avant l’investiture du sinistre ex-président des Etats Unis d’Amérique. Bien que la politique soit doucement évacuée du récit de la série, qui se déroule davantage dans des strates oniriques, sensorielles et métaphysiques, on ne peut s’empêcher de voir dans certains des habitants qui peuplent la ville de Twin Peaks, des doubles fictifs des pro-Trump. Le glamour des deux premières saisons a été remplacé par une ambiance délétère, marquée par les bidonvilles et la pauvreté. Parmi cette galerie de gueules hautes en couleur, et souvent anonymes, un personnage cristallise le virage extrémiste et complotiste d’une partie de la population américaine: le Docteur Jacoby.

Ayant visiblement abandonné la psychiatrie, Jacoby vit désormais en ermite, reclus dans la dense forêt de Twin Peaks. C’est d’ailleurs le premier habitant de la ville que l’on voit apparaître dans cette saison 3. Cette fois, on saisit mieux pourquoi il s’évertuait à peindre des pelles en doré. Devenu animateur d’une radio pirate, il déblatère des pamphlets de pacotilles à son public (dont Nadine Hurley fait partie), appelant à la défiance vis-à-vis des médias et du gouvernement (on n’est pas loin du « Fake News »). Bien entendu tous ces discours sont à vocation mercantile, dans l’optique de vendre ses pelles dorées, « 29,99 $ » seulement, le tout enrobé dans un slogan (« Dig yourself out of the shit ») qui fleure bon le détournement satirique du fameux « Make America Great Again ».

“You wanna fuck me, Charlotte ?”

Une entrée en scène des plus marquantes pour Richard Horne, personnage le plus détestable de The Return. Fruit du viol d’Audrey Horne par Mister C/Dale Cooper, alors que celle-ci était dans le coma après l’explosion de la bombe à la banque, à la fin de la saison 2, il ne connait que la violence et le harcèlement comme interactions avec les femmes. Lynch l’introduit dans un premier temps comme un Bobby Briggs bis, seul attablé au Roadhouse, en plein jeu de séduction avec un groupe de jeunes femmes assises à la table voisine. Quelques secondes plus tard, il se révèle cependant en diable quand l’une d’entre elles s’approche, après lui avoir demandé une cigarette. Le jazz inquiétant du live de Trouble donnait déjà un indice de la tournure de la scène. Le réalisateur laisse la pauvre Charlotte à la merci du serpent Horne (« Snake Eyes », nom de la chanson jouée par Trouble), les mains refermées autour de son cou. M.B.

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