[TWIN PEAKS THE RETURN STORY] Episode 4 – « Ça rappelle des souvenirs »

Ultime retour à Twin Peaks. Ressortie des limbes au milieu des années 2010 par ses créateurs David Lynch et Mark Frost, diffusée il y a déjà 4 ans sur Showtime, la troisième saison de Twin Peaks, la mal-nommée «The Return», reste encore aujourd’hui l’œuvre cinématographique et audiovisuelle la plus marquante de ces dernières années. Il fallait donc se replonger dans ce grand fracas chaotique d’images une dernière fois, explorer ses thématiques et ses motifs visuels, et se perdre. Episode 4 

“Coffee”
Dougie Jones, deuxième. Il faudra désormais s’y habituer, le personnage principal de The Return ne sera pas l’agent Dale Cooper, mais son double diminué, tendre et idiot. Un sacré pied de nez aux fans de longue date de Twin Peaks, qui devront prendre leur mal en patience. En attendant, l’intrigue de cette troisième saison épousera la dynamique de son protagoniste hors norme. Elle piétinera, prendra des chemins de traverse, et accélérera parfois, de manière inattendue. On parlait de personnage sur courant alternatif dans la précédente «story», c’est également le cas de tout Twin Peaks The Return.
Cet épisode 4 ne fait pas exception. En apparence plus banal que les précédents, on y suit le retour de Dougie Jones à son foyer, où l’attendent femme (Naomi Watts) et enfant. C’est notamment l’occasion pour David Lynch de déployer tout son savoir-faire comique.

Le regard hagard de Dougie Jones, qui semble en permanence absent, se confronte aux réactions dubitatives, exaspérées ou amusées de ses proches. Reste que Lynch ne prend jamais de haut son personnage, et au détour d’une interaction entre Dougie et son fils Sonny Jim, la tendresse de la situation nous saisit. Plus infantile encore que son fils, Dougie se reconnecte au monde par mimétisme. La série annihile d’elle-même sa noirceur par l’incandescence de ces séquences à la fois comiques et émerveillantes. Et, au détour d’une scène amusante, Dougie est pris de soubresauts: un face à face avec son reflet ravive le souvenir de l’ultime séquence de la saison 2 de Twin Peaks; un petit déjeuner composé de pancakes et d’une tasse de café brûlante redonne vie au fameux «damn good coffee», la maxime favorite de Dale Cooper.

“…brings back some memories”
La saison 2 de Twin Peaks avait malheureusement fait peu à peu disparaître Bobby Briggs de l’écran, pour le relayer en second rôle insignifiant. Pourtant, les rares scènes où il côtoyait son père, le valeureux Major Briggs, étaient d’une beauté inouïe. Elles venaient surtout balayer tous les clichés que pouvaient parfois revêtir ce personnage tête à claques. En effet, Garland Briggs, très proches des phénomènes paranormaux qui entourent la ville de Twin Peaks, avait rêvé son fils en homme heureux et accompli, libéré de ses côtés les plus sombres. On avait été alors ému par les larmes de Bobby et l’accolade entre le père et son fils.
Twin Peaks The Return fait du rêve de Garland Briggs une prémonition. Le Bobby Briggs de cette troisième saison est un homme changé. Désormais policier, il semble être le parfait héritier des valeurs communiquées par son père disparu. Malgré quelques rides, le visage de Bobby garde une juvénilité – merci Dana Ashbrook, son bel interprète – qui donne corps aux mots qu’il déclare dans l’épisode 4, lorsqu’il refait face, des années après, au portrait de Laura Palmer: «…Brings back some memories». On retrouve les mêmes larmes qui coulaient des yeux de Bobby après le discours de son père. Lynch et Frost rendent enfin justice à ce beau personnage cruellement sacrifié il y a 25 ans.

“It doesn’t get any bluer”
David Lynch est un cinéaste opaque aux yeux des cinéphiles, et des non-initiés. Il incarne par excellence le réalisateur-type de films abscons, sans queue ni tête. Une réputation qu’il traîne depuis des décennies et qui fait d’ailleurs le fruit de nombreuses blagues ou moqueries. Twin Peaks The Return est certainement son oeuvre la plus radicale, la plus folle, la plus bizarre. Son créateur en a parfaitement conscience, et prend de court les réactions déconcertées des spectateurs dans l’ultime sequence de l’épisode 4.
Après avoir rendu visite à Mister C dans une prison du Dakota du Sud, Gordon Cole prend à l’écart son agent Albert Rosenfield afin de le briéfer sur la situation. Les teintes désertiques ont laissé place à une froideur bleutée. Les deux acteurs sont filmés de près, en gros plan, les visages marqués par le passage du temps. Avec une délicieuse espièglerie, Lynch faire dire au personage qu’il interprète la phrase suivante : “ça me fait mal de l’admettre, mais je ne comprends rien à cette situation”.

Un “aveu” évidemment comique, mais qui a également l’intérêt d’entériner littéralement la radicalité de The Return, objet artistique le plus fou vu ces dernières années. Lynch enfonce le clou avec finesse quelques secondes plus tard. La traduction française (“ça ne peut pas être plus abstrait”) ne rend pas justice à l’intelligence de la saillie de Cole, qui répond au “Blue Rose” de Rosenfield, par “It doesn’t get any bluer” (“ça ne devient pas plus bleu”). Une tournure alambiquée, pour signifier “ça ne devient pas plus clair”, contredite par la colorimétrie de la séquence, qu’on a rarement vu aussi bleue dans une oeuvre du réalisateur de Mulholland Drive. Twin Peaks The Return est du pur Lynch.

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