Ultime retour à Twin Peaks. Ressortie des limbes au milieu des années 2010 par ses créateurs David Lynch et Mark Frost, diffusée il y a déjà 4 ans sur Showtime, la troisième saison de Twin Peaks, la mal-nommée «The Return», reste encore aujourd’hui l’œuvre cinématographique et audiovisuelle la plus marquante de ces dernières années. Il fallait donc se replonger dans ce grand fracas chaotique d’images une dernière fois, explorer ses thématiques et ses motifs visuels, et se perdre. Episode 3
«Blue Rose»
Introduite dans Fire Walk With Me, par l’intermédiaire du personnage de Lil (la cousine de Gordon Cole, le personnage joué par David Lynch), la notion de «Blue Rose» irrigue Twin Peaks depuis le pilote de la première saison. «Blue Rose» est le nom de code d’une unité conjointement créée par l’armée américaine et le FBI afin de traiter les affaires paranormales. La mort de Teresa Banks et celle de Laura Palmer sont des «Blue Rose Cases». C’est dans la bouche du Major Briggs que Lynch fait ressurgir le terme, pour la première fois de cette saison. Par le même geste, il redonne vie à Don S. Davis, son interprète décédé en 2008. Le cinéma est un art de fantômes, donc un art aux facultés paranormales. Que David Lynch, artiste de l’étrange par excellence en ait fait sa discipline de prédilection (il est également peintre et musicien), afin de donner vie à ses visions les plus extrêmes, n’a rien d’anodin. La séquence d’ouverture de ce troisième épisode, quasi muette, est une parfaite illustration du concept de «Blue Rose». Filtre violet électrique, ombres marquées, montage chaotique (les actions futures empiètent sur le présent), musique dissonante. Sans user concrètement d’une imagerie surnaturelle, mais seulement d’artifices cinématographiques (montage, filtre, lumière), Lynch parvient à mettre en scène une séquence essentiellement étrange, une «Blue Rose Sequence».
«When you get there, you will already be there»
Quand vous y arriverez, vous y serez déjà: par ces mots, Ronette Pulaski entérine de nouveau la dimension double de Twin Peaks The Return, déjà ressentie dans l’épisode précédent. Si nous étions préparés à une «confrontation» entre Cooper et Mister C, nous ne nous attendions pas à voir apparaître un autre «doppelganger» de l’agent: Dougie Jones. Personnage encore énigmatique – il n’est ni l’incarnation du bien (Cooper), ni l’incarnation du mal (Mister C/Bob) – il deviendra au fil des épisodes le moteur du récit de The Return. Cooper pensait revenir à la place de Mister C, il remplacera finalement Dougie Jones. En plus d’une étrangeté qui prend source dans de nouveaux mythes américains, la classe moyenne et la télévision, Twin Peaks tire son mysticisme des civilisations amérindiennes. Le rituel est donc une forme qu’on retrouve régulièrement mis en scène au sein de la série. Il y a quelque chose de chamanique dans les différentes étapes du retour (raté) de Cooper. D’abord la prophétie, énoncée plus haut, puis le parallélisme des situations et des symboles (le cercle qui revient souvent), et plutôt que le feu, l’électricité, qui semble connecter les dimensions entre elles. Le courant traverse les mondes, et les objets électriques font figure de conducteurs: prise électrique, allume cigare, machine aux airs de vieille radio. Tandis que Mister C obstrue le passage à Cooper (en vomissant), ce dernier se retrouve projeté dans un corps qui semble lui mal électrifié, sur courant alternatif.
«Someone manufactured you»
Qu’est-ce qu’un «tulpa»? Entité spirituelle tibétaine, elle est créée par la force de la volonté de son créateur et est vouée à se manifester dans le monde physique. Le vrai Dougie Jones est un «tulpa», manifestement fabriqué par Mister C afin de piéger Cooper dans ce corps au moment de son retour programmé. Lorsque Dougie réintègre la Black Lodge, il est accueilli par Mike qui lui révèle qu’il est une création, et non un être humain. Conscient de sa propre inexistence, Dougie est voué à se désintégrer. L’illusion n’est plus. Il disparait dans un nuage de fumée noire, de laquelle émane une bille dorée. Lynch met en scène cette désintégration par l’utilisation d’un morphing aberrant, sans aucune volonté de réalisme. L’effet spécial est cru, réduit à son aspect manufacturé. Il ne fait pas illusion, comme Dougie Jones le «tulpa».
«Call for help»
L’épisode 3 introduit pour la première fois la seconde itération de Cooper, Dougie Jones. Ou plutôt, Cooper enfermé dans le corps de Dougie Jones. Un personnage qui agit comme un négatif de l’agent du FBI. Pataud, afonctionnel, diminué intellectuellement, amnésique, il déjoue les attentes du spectateur qui souhaitait revoir vite Dale Cooper. Plutôt que figure d’un héroïsme chevaleresque, Dougie Jones est un personnage burlesque. Loin de l’aspect casse-cou ou extraverti des Buster Keaton, Charlie Chaplin ou Laurel & Hardy, Dougie Jones en serait la version minimaliste et introvertie. Limité dans ses mouvements et ses gestes, il est vecteur d’un burlesque immobiliste, lent et saccadé. Ses seules lignes de dialogue se résument à la reprise des derniers mots de ses interlocuteurs. Comment faire évoluer un scénario de 18 épisodes avec un tel personnage? Comme dit précédemment dans cet article, Dougie Jones paraît être branché sur courant alternatif. Très souvent amorphe, il est pris de quelques éclairs de génie, comme animé par des coups de jus. On en voit déjà quelques manifestations, notamment lorsqu’apparait un panneau «Sycamore Street», faisant écho à la chanson Sycamore Trees chantée par Jimmy Scott dans le dernière épisode de Twin Peaks saison 2. Ou bien lorsque Jade, l’escort girl, indique qu’il peut « sortir de son véhicule maintenant », apparaît en surimpression Laura Palmer prononçant les mêmes mots dans la Black Lodge. Dans la même logique comico-héroïque, la séquence de fin hilarante où Cooper fait disjoncter tous les «bandits manchots» d’un casino en criant «Hellooooooooo!» à tue-tête reste l’une des plus marquantes de cette saison 3. L’intérêt d’une telle manœuvre trouvera sa résolution bien plus tard dans cette troisième saison, épousant alors le rythme de Dougie.


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