[TWIN PEAKS THE RETURN STORY] Episode 11 – « Dans votre carton, il y a une tarte aux cerises ? »

En réaction au décès de David Lynch, survenu le 16 janvier 2024, nous reprenons notre story sur Twin Peaks The Return, pour replonger, une ultime fois, dans ses limbes et son chaos frénétique. Poursuivons avec l’épisode 11 avec au programme : la fin de la jeunesse, un trou dans le ciel et un arrangement entre amis.

« Fuck you Steven ! »

Nous le pressentions dans l’épisode précédent : la jeunesse de Twin Peaks – The Return est montrée sous le prisme de la noirceur, symbolisée par une impuissance et une forme de violence. Le couple Becky/Steven arrive à un point de non-retour lorsque la première apprend que son amant la trompe pour une autre. Dans une irruption de douleur, Becky pousse ce cri rageur et volera la voiture de sa mère, Shelly, avant de se rendre devant une porte de chambre d’hôtel, contre laquelle elle tirera six coups de feu. Une constante inversion des rapports de force dans le champ de représentation de cette saison 3 qui se constate dans la vie de ces jeunes gens : quand les premières versions dépeignaient une jeunesse certes mélancolique, mais qui faisait transpirer une certaine unité, ici tout semble éclater au moindre trouble. Comme si l’ombre de Laura Palmer, dont l’évanouissement de l’innocence dans Fire walk with me contribuait à la croissance de la noirceur dans Twin Peaks, recouvrait les vies des enfants de la série.

La jeunesse, ce sont aussi des enfants lambdas, qui apparaissent parfois : et les enfants souffrent. Comme le témoignait la scène du meurtre d’un enfant traversant la route, plus tôt dans la série, les enfants sont abandonnés face à la substance de ce monde. Cet épisode 11 marque trois occurrences majeures de la place des enfants dans cette saison 3. La première, dès son ouverture, quand des gosses jouant au baseball sont témoins d’une scène atroce : la femme agressée par Richard Horne dans l’épisode précédent rampe dans la forêt, couverte de sang. Elle qui fut témoin du meurtre d’un petit garçon, et ces enfants sont témoins de la souffrance de cette même personne. Le cercle est vicieux : la violence est un passage de témoin. Deux autres occurrences dans une seule et même scène complètement latente, quand Bobby intervient dans la rue après un coup de feu inopiné. Il regarde un enfant en tenue militaire, celui qui aurait par ailleurs tiré le coup de feu, et voit que ce dernier est habillé comme son père. Le résultat ici d’une enfance laissée aux bras d’un patriotisme américain on ne peut plus malaisant, et témoin là encore d’une telle violence qu’elle en devient l’un des symboles de l’Amérique trumpiste.

Par la suite, Bobby supplie une dame elle-même suppliante d’arrêter de klaxonner à tout-va face aux embouteillages que cet incident a causés. Survient alors une jeune fille, toute grise et laissant couler de sa bouche une sorte de vomi ultra-liquide : tel un zombie qu’on aurait oublié de caserner dans une morgue. Outre la violence dont les enfants sont à la fois les témoins et les malheureux héritiers, il se pourrait qu’ils soient aussi malades que transformables. Il s’agit ici de l’une des scènes les plus folles de la saison 3. Quelque chose à la fois de déviant et de latent dans une représentation complètement informe : klaxons insupportables, cris de panique de la femme au volant, enfant malade. Une scène totalement dégénérative, qui survient par ailleurs après une image tout aussi évanescente : quand Bobby assiste, impuissant, au baiser de Shelly aux bras du magicien aperçu dans l’épisode 6. C’est à la fois dans cet épisode que nous apprenons que Bobby et Shelly ont eu une liaison marquée par la naissance de Becky, et qu’ils sont séparés. Même les enfants de Twin Peaks ne trouvent pas de repères dans ce monde assourdissant, violent et dégueulasse.

« There’s no backup for this »

L’enquête de la mort du Major Briggs suit son cours, et une escapade dans la Zone repérée par William Hastings est la prochaine étape vers une nouvelle scène complètement folle et très inattendue au moment de la découvrir pour la première fois. Gordon Cole, accompagné d’Albert, est en effet pris d’un trouble dans cette Zone puisqu’une sorte de tunnel constitué par un tourbillon apparaît dans le ciel, aspirant tout ce qu’il y a autour, y compris lui-même. Lynch propose ici une nouvelle imagerie de la déformation, avec des effets 2D et 3D hypnotisants et assez inhabituels. C’est aussi un nouvel indice de comment accéder aux outre-mondes dans le monde de Twin Peaks, puisque au bout de ce tunnel apparaissent les fameux Woodsmen, déjà vus dans l’épisode 8 et qui seraient des émissaires de la Black Lodge si nous nous rappelons de leur intervention auprès du corps gisant de Bad Coop, permettant à ce dernier de reprendre conscience.

Cette scène, conclue par un jumpscare assez drôle et tout aussi fascinant de la décapitation de Hastings par l’un des Woodsmen, peut facilement se rapprocher du côté expérimental de l’épisode 8, tant elle perpétue cette tendance d’accomplir des prouesses visuelles capables de littéralement cartographier les dessous formels de ce monde à part. La Zone, comme le cercle des douze sycomores où le poteau N°6 de Fire walk with me, serait cet espace où la matérialité n’existe pas, dressant derrière son apparence un portail vers d’autres dimensions : un portail toujours montré d’une manière informe, c’est-à-dire qui altère la forme, où se cacherait derrière elle (une surimpression montrant les rideaux rouges, la double circulation de l’électricité et, ici, la percée du ciel par un tourbillon en 2D et un tunnel en 3D).

« Here’s to the pie that saved your life, Dougie »

Autre continuité avec l’épisode précédent et qui occupe pratiquement un tiers de cet épisode, le règlement de compte entre les frères Mitchum et Dougie Jones, accusé d’avoir escroqué à l’assurance ces deux business man. Mais voilà, tournant inattendu : Dougie sauve sa peau grâce à une tarte aux cerises que l’un des frères Mitchum avait rêvée, signifiant qu’il était impossible de le tuer. Dougie apporte un chèque de plusieurs millions de dollars pour réparer l’erreur de sa société d’assurance. Résultat : Dougie et les Mitchum deviennent les plus grands amis, et partagent cette même tarte aux cerises autour d’une table de restaurant.

Outre la résolution assez burlesque du contentieux qui opposait les deux partis, cette amitié qui se constitue alors aboutit à l’une des plus belles scènes de cette saison 3. Le partage de cette tarte aux cerises est un torrent de bienveillance, entre les toasts partagés, les sourires qui se dégagent à chaque bouchée de cette tarte, Candie qui partage l’embouteillage sur le Strip de Las Vegas, l’étourdissante mélodie au piano d’Angelo Badalamenti au moment où Dougie est abordé par la femme qu’il a fait gagner au casino dans l’épisode 3 – faisant resurgir son magnifique surnom, Mister Jackpots. Des émotions absolument turbulentes, y compris au moment d’écrire ces lignes, deux semaines après la mort de Lynch : réentendre cette musique dans ce contexte, ponctué par la sénilité angélique de Dougie, un « damn good » bien senti pour retrouver une bribe de Cooper, la bonhomie des Mitchum et l’innocence de Candie nous font dire que rares sont les moments filmés dans lesquels nous aimerions nous immiscer pour vivre encore mieux.

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