« Twin Peaks : The Return », le dernier secret de David Lynch

«Que s’est-il passé?», titraient Les Cahiers du Cinéma en octobre 2017 pour problématiser les derniers instants de la saison 3 de Twin Peaks, entièrement réalisée par David Lynch. À l’heure où nous nous plongeons toutes et tous dans nos souvenirs de ce que ce cinéaste nous a inculqué au cours de sa vie et de nos vies, cette question flotte comme un mantra, un modus operandi de ce qu’il a été, ce qu’il a créé, ce que nous avons éprouvé. Et quand il s’agit de se remémorer ce qui désormais représente le dernier geste cinématographique de Lynch (excepté What did Jack do? pour Netflix), la somme de question qui émerge pour en définir un héritage devient aussi importante que se poser ce genre de réflexions. Au même titre que le «fuck» de Eyes Wide Shut qui conclut la filmographie de Kubrick, ou quand Tarkovski remonte l’arbre dans Le Sacrifice comme il le faisait dans L’Enfance d’Ivan, David Lynch a proposé avec Twin Peaks: The Return une dernière histoire de son cinéma et une histoire, au présent, du cinéma tel qu’il se déploie au XXIe siècle: le brouillage entre série et cinéma, les expérimentations numériques, le déchiquetage du multivers et enfin, peut-être, un foisonnement d’images unique à l’heure de l’instantanéité, des enchainements de reboot et de sequel dans les univers populaires.

Tel un chant du cygne, Twin Peaks: The Return est autant l’œuvre d’un David Lynch qui, telle une première fois, s’infiltre dans un monde du tout numérique que d’un spectateur témoin de proportions de mise en scène dignes du jamais vu pour une suite: éclatement des repères des premières saisons, le tournant formel de l’épisode 8, la paralysie de l’Ulysse de la série qu’est Dale Cooper… Le voir ainsi se lancer dans une telle représentation du monde – les banlieues pavillonnaires des États-Unis, Las Vegas et ses casinos, les ordinateurs et les machines qui pullulent au moindre recoin – a légitimement provoqué une bascule qui, huit ans plus tard, est sans pareil dans la création artistique contemporaine. Seule la saison 2 de The OA créée par Brit Marling et Zal Batmanglij se rapprochait de cette sensation d’une rupture dans le cadre sériel, ou d’une simulation, vis-à-vis d’une référence dont le fondement avait participé à élaborer un inconscient. Cette marginalité est ce qui a toujours guidé David Lynch, et cette saison 3 la faisait évoluer dans un tout autre type d’infiltration: dans un monde en proie au stress et à la violence, de l’explosion nucléaire du 16 juillet à la brutalisation des enfants dans l’Amérique contemporaine. «People are under a lot of stress», dira l’un des deux frères Mitchum, alors témoin d’une fusillade causée par une brouille concernant un emplacement de parking non respecté.

Une scène assez belle montre David Lynch, alors dans la peau de Gordon Cole, seul, silencieux, entouré par des machines dont on ne comprend pas bien l’utilité ni la fonction. L’autre héritage de la saison 3 serait justement l’impuissance face à un trop-plein matériel et factice, totalement dénué de forme et, surtout dans le cas lynchien, dépourvu d’âme. Arrivée à point nommé au cœur d’un paysage cinématographique américain de plus en plus balisé, peuplé d’images déjà vues et déjà faites, cette saison 3 a aussi montré la dangerosité et le point zéro d’un monde jonché par des fabrications superficielles, répétitives, qui produisent du bruit plutôt que du son, des icônes plutôt que des images. Il existe des scènes très caractéristiques de cette alerte de l’état du monde (l’ultra-surveillance de la Glass Box, l’enfance témoin du pire, les déprimes de la jeunesse) pour y provoquer une altérité qui ne serait pas de la critique ou une réaction: encore une fois, il s’agit de sonder de telles forces pour en déduire ce qui se passe vraiment à travers elle. En ce sens, The Return est aussi le constat d’une urgence en cours auquel il faut répondre par des îlots d’errance et de patience, caractéristique du trouble lynchien: ressentir le monde, ou plutôt l’état du monde.

Ce sont aussi dix-huit heures présentées en une seule traite au moment de l’écriture. Lynch a instauré ici quelque chose d’assez novateur, une conception du flux des images qui va à la fois au-delà d’une logique sérielle par épisode et dilate le scénario dans sa longueur. Outre ces mediums, le cinéaste a aussi ouvert une voie entre le concret et l’abstrait, notamment via des points d’intérêts dans certains arcs narratifs qui n’arrivent jamais au bout de leur processus. C’est le cas pour l’enquête autour de la mort du Major Briggs qui est assez principale dans le récit (du fait du nombre important de faits et de la présence d’éléments matériels), mais dont l’issue reste complètement assujettie à une forme de latence digressive totalement désarmante. Il est primordial de comprendre The Return comme un flux de latence, au moment où le monde est dépravé par des vidéos de 20 secondes qui elles-mêmes cherchent à t’expliquer comment capter l’audience en deux secondes. Dans quel monde vivrions-nous s’il était oublié de prendre en considération la puissance de l’excursus des images – autant les plus explicatives que les plus mystérieuses – telle que Lynch y croyait?

Alors, que s’est-il passé avec cette saison 3 de Twin Peaks? D’abord, que nous ne regarderions plus jamais le cinéma comme avant, puisque sa densité vise justement à saisir un état et une altérité qui dépassent le cadre de la création. C’est l’excroissance du surréel lynchien, une forme d’écriture que très peu ont soutenue ou incarnée – dans les cas récents, Memoria d’Apichatpong Weerasethakul et Megalopolis de F. F. Coppola. Que l’on s’est promis qu’un jour, nous serons à la hauteur de la prochaine œuvre qui atteindra, justement, ce que David Lynch a accompli. C’est approcher l’amour de la fabrication d’une œuvre pour mieux en parler et la transmettre aux jeunes générations. Justement, The Return est une œuvre qui génère, fascine encore, et ce, pour des années à venir. Que c’est une œuvre qui ne fait que commencer, qui ne se terminera jamais, qui ne fera que revenir vers nous, encore et encore. Alors, au moment de se souvenir et de se tourner vers le passé quand un tel chagrin et un tel héritage nous envahit, permettez-moi de détourner la question et de me la poser aujourd’hui comme lors des prochains jours: qu’est-ce qui se passe?

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