Passe le oinj, Anthony! On ne dirait pas comme ça mais Anthony Hopkins, c’est un mec cool. Comme acteur, on le sait capable de tout jouer, soit le gros Hannibal Lecter ou encore le gros sage à barbe blanche chez Oliver Stone et Darren Aronofsky. En fait, la découverte de cet inédit Slipstream nous le révèle réalisateur punk. Un film tellement « autre » qu’en France, personne n’en a entendu parler. Rarement la première minute d’un film fera aussi vite le tri entre les réceptifs (les amateurs de puzzles mentaux) et les réfractaires (les plus cartésiens). Nous l’avions découvert lors d’une projection au Festival de Sitges. Et nous nous souvenons encore des yeux en spirale de nos amis cinéphiles à la sortie, décontenancés – le mot est faible – par ce qu’ils venaient de voir et de subir.
Felix Bonhoeffer (Anthony Hopkins) un scénariste, vit entre deux mondes : le monde réel et celui qu’il a développé dans son esprit au fil du temps. Il n’a pas conscience qu’il vit au bord d’une ligne depuis des années et qu’il est sur le point de la franchir. Il se trouve donc perplexe lorsque, engagé pour remanier l’histoire d’un meurtre situé dans un café désert, des personnages du film qu’il est en train d’écrire apparaissent dans la vie réelle ; et vice-versa. Et alors qu’il essaye tant bien que mal de vivre sereinement entre ces deux mondes, des références à des chansons et à des films de science fiction des années 1950 se mêlent soudain à son quotidien, sélectionnées de manière aléatoire par sa mémoire…
En considérant le cinéma comme art offensif, tonton Hopkins; vénère contre Hollywood et tous ses yes-mans qui manufacturent de la production sans âme, s’est manifestement dit qu’un jour, il allait faire son film pour envoyer chier tout le monde. Normal donc que son Slipstream ressemble à un suicide joyeux, une mise à mort acide, reprenant à son compte une foultitude de procédés connus (déjà vus chez Lynch, Tarantino – traités ici sur un mode parodique voire moqueur) pour un trip de seulement une heure et demie donnant l’impression de durer une éternité, ou pas. Du mythe, du rêve, de l’Histoire, de la folie, de l’ennui et de l’enthousiasme. Le cinéma est mort. Vive le cinéma!
Déjà coupable de deux babioles anodines (August et Dylan Thomas: Return Journey), Anthony Hopkins est repassé derrière la caméra et ce qui saute aux yeux, c’est qu’il a kiffé bosser comme acteur pour Julie Taymor (merveilleux Titus). Ravivant cette anecdote de Lynch sur Lolita de Stanley Kubrick, Slipstream débute et se termine par la même scène, du moins en apparence. Car, entre temps, un «détail» est modifié. Quelque chose a changé. Oui, mais quoi? Auparavant, Hopkins aura propulsé des tonnes de personnages secondaires qui servent plus ou moins à rien, autour d’un scénariste tracassé (Felix Bonhoeffer, incarné par sir Anthony, en mise en abyme auto-parodique) qui, suivez bien, révèlent plusieurs identités (le même acteur peut jouer le braqueur et le flic sans que l’on s’en rende compte) et donc des extensions mentales de l’artiste narcissique enfermé dans sa bulle autiste (vous suivez toujours?). Le spectateur, lui, doit subir les désidératas de l’écrivain Hopkins en pleine création, sans broncher, comme si on lui balançait de l’acide en pleine gueule et qu’il devait rester stoïque. Souffrez, il le veut.
Au cinéma, ce n’est pas nouveau: les personnages de romans malmenés par leurs auteurs, on connaît! Pour les délires fantasmagoriques de l’écrivain qui contaminent le quotidien, il suffit de renvoyer à Barton Fink, des frères Coen, sésame du genre avec déjà John Turturro. Hopkins veut montrer le bouillonnement de l’artiste, ce qui est autour de lui, ce qu’il regarde et qui, avec son regard torve, semble déglingué. A l’écran, le résultat ressemble à une chanson que l’on passe en accéléré: c’est dissonant, hétérogène, dérangeant. Ça peut aussi devenir insupportable. Attention les oreilles, attention les yeux. Et l’on s’accroche encore. Allez…
L’histoire de Slipstream est racontée à la fois au présent, au passé antérieur et au futur en mélangeant les scènes triviales et domestiques, des images d’Histoire et des fugues mentales improvisées. Plein plein de surimpressions, de ralentis, d’accélérés, d’images subliminales, de métaphores, de gros plans grossiers, d’arrêts sur image façon instantanés, de fondus enchaînés, de symboles, de filtres, de sons bizarres. Et le cerveau explose et s’éteint. Au premier degré, les artifices visuels sont utilisés pour retranscrire le processus créatif. On partage ainsi la conception de l’artiste, la manière dont il embrasse le monde, jusque dans les détails les plus fous qui semblent réservés à l’esprit psychotrope. Au second degré, on se dit qu’Hopkins, qui n’a VRAIMENT rien fait à la légère et que l’on ne devrait plus jamais subir derrière une caméra, utilise tous les tics à la mode façon expérimentation, jusqu’à l’écoeurement et la démence pour les retourner et accentuer leur vacuité. La démarche d’Hopkins serait gratuite si elle n’invitait pas à réfléchir sur le cinéma en le questionnant à travers tous les formes envisageables. À côté de ce déchaînement, les fioritures stylistiques de cinéastes comme Michael Bay, Paolo Sorrentino et Oliver Stone ressemblent à du Rohmer phtisique. Le Tony Scott de Domino? Un saint.
Pendant longtemps, Hopkins entretient l’illusion que son film est torpillé de l’intérieur. En réalité, il utilise une forme presque abstraite pour remettre en cause tous les codes en vigueur dans le cinéma actuel. Afin que la démonstration soit probante, il oppose dans le script le cinéma des années 50 (références à Bette Davis, Body Snatchers, James Dean, Ben Johnson) – qu’il connaît sur le bout des doigts – et celui d’aujourd’hui, ultra-découpé et sans âme – qu’il ne maîtrise pas. Au fond, Slipstreamne raconte rien sinon ça: un combat entre le classicisme et la modernité, la désuétude et la branchitude. Un combat crédible parce que mené par un vieux de la vieille. À tous les niveaux, il s’agit d’une réflexion sur le cinéma. Certains dénicheront un discours passéiste de vieux con aigri sur le mode «c’était mieux avant, regardez ce que le cinéma est devenu», la personnalité d’Hopkins aidant. Sauf que Hopkins s’en fout et invite à profiter du film comme une expérience hypnotique et intense. Grandiloquente et lyrique. Bouffonne et violente. Un space coke opéra.
Bref, on tient là un objet de zozo cinéphile bien équivoque. Un objet libre comme l’air, au fond maîtrisé, jamais sympa où le spectateur devient la première victime des ravages imaginaires. C’est hors des normes, épuisant, fabriqué par un vieux gamin immense et frondeur. Au moins, on ne s’ennuie pas même si de longues scènes dialoguées (celle dans le restaurant) essayent de tester les résistances. En un seul bloc, c’est indigeste. Mais c’est toujours fascinant.

