[TOTO QUI VÉCUT DEUX FOIS] Daniele Cipri et Franco Maresco, 1998

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Réputés pour leurs diatribes politiques, Daniele Cipri et Franco Maresco ont tenté le diable avec Toto qui vécut deux fois, censuré la veille de sa présentation à la Mostra de Venise en 1998 en raison de son caractère blasphématoire.

Ceux qui ont eu la chance de voir dans une salle de cinéma Lo zio di Brooklyn, blague sale et méchante comme une poubelle questionnant la spiritualité dans une Palerme post-apocalyptique où règnent les pires espèces humaines et Le retour de Cagliostro, bizarrerie surannée bricolée à la manière d’un faux reportage avec Robert Englund, savent que les cinéastes Daniele Cipri et Franco Maresco n’opèrent pas dans les catégories usuelles des fabricants d’images.

Chez eux, le goût de la provocation potache ne date pas d’hier. A la fin des années 80, ils ont commencé à faire parler d’eux en réalisant des petits films expérimentaux avant de produire Cinico TV, une série extrême qui a bouleversé la télévision italienne. Mieux vaut prévenir ceux qui ne les connaîtraient pas: Toto qui vécut deux fois descend de cette lignée crade, impolie. Il y a trois histoires, comme dans un film à sketch, et elles sont toutes inspirées par la vie du Christ: 1) Paletta, un obsédé sexuel baveux et mutique, qui musarde dans les entrailles d’une ville gangrenée par la misère sexuelle et qui, pour se payer une partie de jambes en l’air avec une prostituée travelo, vole des tabernacles; 2) Un vieil homosexuel cerné par les rats qui veut assister tranquillement à la veillée funèbre de son amant, mais se trouve confronté à l’homophobie de son beau-frère; 3) Un messie qui erre dans la campagne, provoque des miracles, libère les frustrations sexuelles, ressuscite un mafieux dissous dans l’acide et soulève une vengeance cruelle. Entre temps, on a droit à des visions surréalistes: un ange descendu d’un fantasme de Jean Genet qui se fait sodomiser par des brutes épaisses et une vierge violée par un simple d’esprit.

Les mésaventures que les deux cinéastes italiens ont connues avec Toto qui vécut deux fois, prouvent que la religion demeure un tabou au cinéma. Avec leur humour scatologique et égrillard, Daniele Cipri et Franco Maresco citent comme principale influence L’évangile selon Saint-Mathieu de Pier Paolo Pasolini, qui racontait fidèlement, au texte du plus moraliste des apôtres, l’annonciation, la naissance de Jésus, la fuite en Égypte, les miracles, sa mort sur la croix et sa résurrection. Le réalisateur de Théorème proposait alors un mélange aride d’expressionnisme lyrique et de néoréalisme. Deux scènes précises sont reprises et tournées en dérision dans Toto qui vécut deux fois : l’ange descendu des rêves qui surgit au réveil de Joseph et les visualisations des tentations dans le désert. Autrement, on peut penser aussi à Luis Buñuel. On retient une phrase qu’il a souvent dite et qui convient à Toto qui vécut deux fois: « Dieu merci, je suis athée ». À la fin de L’ange exterminateur, on se souvient qu’une demeure était mise en analogie avec une église pour mettre sur un même plan les bourgeois et les croyants. Deux de ses films peuvent évoquer Toto qui vécut deux fois jusque dans les choix esthétiques: La voie Lactée, co-écrit avec Jean-Claude Carrière, où des personnages réels ou mythes d’époques différentes se confondent dans un même espace-temps selon un principe proche de l’uchronie, et Simon du désert, le dernier film de sa période Mexicaine, un objet bâtard d’environ 45 minutes qui propose une relecture parodique et subversive des rites religieux.

Forts de ces fiers héritages, Cipri & Maresco plantent une intrigue en trois parties, comme dans un film à sketches, en Silice et stigmatisent des tares comme la folie Pirandellienne des hommes, l’illusion d’indépendance, la mainmise de la mafia, l’obscurantisme religieux. C’est une manière détournée pour parler de ce qui se passe aujourd’hui. Pour répondre aux attaques, il est moins question de choquer le bourgeois ou de cracher sur la religion que de trouver du sacré dans l’impur. L’ornière d’un tel programme (le pensum prétentieux) est heureusement désamorcée par des gags scatologiques, des blagues égrillardes, des figures stylistiques qui n’appartiennent qu’à leurs auteurs (longs plans fixes, silences, répétition des lieux et des événements). C’est probablement ce qui leur a valu de sérieux ennuis. Ce serait oublier que ce cinéma italien-là, mort depuis les années 70 et remixé par une nouvelle génération de monstres furieux, ne réclame que l’incorrection, l’impertinence. Dans le registre affreux, sale et méchant, ces deux mecs-là gagnent à être connus. Et au-delà des qualités plastiques et provocatrices, Toto qui vécut deux fois rappelle une chose élémentaire: dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas a un prix, encore aujourd’hui.

1h 35min / Comédie, Drame
De Daniele Cipri, Francesco Maresto
Par Daniele Cipri, Lillo Iacolino
Avec Salvatore Gattuso, Marcello Miranda, Carlo Giordano
Titre original Toto Che Visse Due Volte

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