L’amour fait peur. Pas seulement parce qu’il finit immanquablement par ressembler à une photocopie jaunie d’un vieux Polaroid, mais parce qu’il colle au cinéma de genre comme le sang à la lame. On veut du réconfort ? On récolte un rituel de secte sacrificielle (coucou Midsommar – 2019). On cherche l’âme sœur ? On finit sur l’étal d’un supermarché (hello Fresh – 2022). On croit avoir trouvé le grand frisson ? Michael Shanks, pour son premier long, a pigé ce qui rend tout ça si glaçant : le couple. Terreur pure. Et Together le prouve en transformant la dépendance affective en body-horror visqueuse, drôle et plutôt désagréable.
Dave Franco et Alison Brie, duo à la ville comme à l’écran, jouent Tim et Millie, ces amoureux plantés à la croisée des chemins. Elle, institutrice fraîchement parachutée à la campagne, lui, musicien raté qui s’accroche à son rêve comme à une bouée percée. Ils fuient la ville, persuadés que la boue et les vaches sauveront leur couple. Mensonge classique : « ce n’est pas un adieu, juste un détour ». En réalité, c’est déjà une marche funèbre. Car Tim, sans permis, dépendant et vaguement lâche, laisse traîner ce « oui » quand Millie le demande en mariage devant témoins. On se doute que le bonheur ne passera pas par la case composte dans le jardin.
Le film bascule rapidement dans le cauchemar domestique. Une scie électrique qui traîne en guise de pistolet de Tchekhov, une maison où le plafond cache des secrets, et surtout cette randonnée qui tourne mal : Millie et Tim chutent dans une grotte à la géométrie d’Alien (1979). Tempête dehors, ténèbres dedans. C’est là que ça commence à se tordre. Tim convulse, se brise les os comme une marionnette cassée avant de renaître dans une pulsion sexuelle d’une intensité grotesque — scène de toilettes comprise qui mérite de figurer dans un musée des tristes gloires érotiques du cinéma d’horreur. Le couple s’entre-dévore littéralement. Un lien s’installe, charnel, poisseux, incompréhensible. Ils s’attirent et se repoussent comme deux aimants fêlés.
La grande réussite de Shanks, c’est de ne jamais perdre le fil de cette métaphore : aimer, c’est se perdre dans l’autre au point de ne plus savoir où l’on commence, où l’on finit. Franco et Brie donnent tout, physiquement, jusqu’à l’épuisement. Leurs corps s’étirent, se tordent, fusionnent dans une sarabande qui évoque Cronenberg et Carpenter sans jamais sonner comme un hommage paresseux. Les effets pratiques et CGI s’épousent à merveille, livrant quelques visions cauchemardesques parmi les plus réjouissantes de l’année. Mention spéciale à Damon Herriman en voisin trop aimable pour être vrai, observateur embarrassé de ce couple qui se désagrège et témoin involontaire de leurs convulsions intimes.
Together fonctionne comme une autopsie sentimentale filmée à la tronçonneuse. Le film n’a pas besoin de grands discours : il balance ses symboles comme on lance des pierres dans une mare. Tim, desséché, boit dans une source souillée au fond de la grotte. On sait, dès qu’il porte l’eau à ses lèvres, que c’est la pire des idées. Mais c’est exactement ça être en couple : faire des choix qu’on regrette aussitôt, persister malgré tout et s’enchaîner avec une loyauté absurde. Chaque décision douteuse devient un clou supplémentaire dans le cercueil de leur relation, mais ils continuent parce qu’il n’y a rien d’autre à faire que d’avancer.
Et si Shanks insiste sur le grotesque, c’est pour mieux souligner la tragédie. Derrière les convulsions, les os qui craquent et les fluides corporels, il y a ce constat simple : l’amour, c’est une horreur consentie, un pacte où l’on accepte de se mutiler pour ne pas être seul. Together prend cette vérité, la pousse dans ses retranchements et nous laisse exsangues mais étrangement émus. Parce qu’au fond, rares sont les films qui osent rappeler que survivre à deux, c’est parfois pire que mourir seul. Voilà pourquoi Together frappe si fort. Ce n’est pas seulement un film d’horreur malin, c’est une radiographie cruelle du couple, un miroir tendu à nos pulsions les plus minables. On en sort secoué, amusé, un peu honteux d’avoir ri, mais avec la sensation rare d’avoir vu une œuvre qui ne triche pas. L’amour est une cave humide, une scie prête à mordre, une pulsion qui brise et rapproche à la fois. C’est, peut-être, la plus belle définition du romantisme que le cinéma nous ait offerte depuis longtemps.
13 août 2025 en salle | 1h 42min | Epouvante-horreurDe Michael Shanks | Par Michael Shanks Avec Dave Franco, Alison Brie, Damon Herriman |
13 août 2025 en salle | 1h 42min | Epouvante-horreur


