À quoi ça tient, la hantise vis-à-vis d’une œuvre dont le cœur est lui-même déchiré par la hantise d’un autre qui nous ressemble? À beaucoup de choses dans le cas ici de The Substance de Coralie Fargeat. En tout cas à une image précise dès le point de départ: quand le dos d’Elizabeth (Demi Moore) se déchire pour donner vie à Sue (Margaret Qualley), la seconde étant la meilleure version de la première par effet de rajeunissement.

Sans pour autant se targuer d’en identifier les signes dès l’apparition d’une image ou d’un son dont le système repose sur une iconographie (une bouche pleine de crevettes, un corps recousu, des lèvres pulpeuses…) directement jetée dans la gueule de la caméra, comme abîmée et crachée. À beaucoup de choses, donc, surtout lorsque nous vivons une période aussi faste comme celle que nous vivons actuellement, où des œuvres telles que Megalopolis et Miséricorde font exulter les formes dans un circuit d’errance incoercible. Cette forme que l’on jette ainsi et qui fait perdre les repères et miroiter toute une imagerie qu’il s’agit de renverser a fortiori, par tous les moyens: la grosse machine hollywoodienne d’un côté, les rôles d’une enquête à la française de l’autre et, enfin, plus fort encore, un milieu du cinéma épris par l’impunité.

Par la duplicité inhérente à ses personnages et au contexte dans lequel ils évoluent (le crédo «it stops» vs «pure heart» du corps dans l’industrie), le film est construit de bout en bout par une forme de logique machinale dont les répercussions épousent un désordre. La règle et rien que la règle, mais dont la seule considération se mesure par l’irrespect des personnages et la faculté intrinsèque au scénario de produire du jusqu’au-boutisme comme une fin en soi. Le film s’injecte lui-même une substance tout aussi négative et symbolisée par une mise en scène dont le seul but est l’inversion du regard (les miroirs sont des points de sauvegarde du corps qui évolue, le monstre qui se maquille, le panneau publicitaire qui stare et qui harcèle) et l’inversion des références (Kubrick, Cronenberg, Lost Highway, Pulp Fiction…). Un film en tout point hypertrophié par la puissance de son négatif, et ce, dès sa première image montrant un jaune d’œuf se dédoublant, vrai-fausse exégèse du fameux paradoxe de l’œuf et de la poule. Qui est donc arrivée la première? Elizabeth? Ou Sue?
S’agit-il pour autant d’une logique nihiliste que celle d’injecter du négatif et du désordre dans les personnages, les images et le scénario? Oui, le film et ses personnages font la même chose: dépecer les règles. Mais c’est bien parce que l’engrenage est double qu’on peut aussi et surtout parler de ressemblance propice à un déclassement gargantuesque des matières et des images, de la substance du film. L’un des modus operandi consiste justement à rappeler de manière constante – la règle et rien que la règle – que le vaisseau humain qu’Elizabeth va créer ne va pas pour autant dédoubler sa conscience: REMEMBER YOU ARE ONE. Il s’agit bien d’une ressemblance, ce qui induit concrètement qu’elle est davantage propice à se déchirer qu’à s’assembler, du fait également du déplacement de son âme entre deux corps différents. Coralie Fargeat va encore plus loin en y tirant une certaine ironie, ce qui la rapproche par ailleurs de Kubrick, friand du trait d’humour d’un personnage au second plan qui se répercute sur la condition du personnage principal. Comme lorsque Sue, arrivant à sa première audition, est vue comme une chose où «tout est au bon endroit cette fois», rappelant forcément l’effet améliorant de la Substance pour la personne «matrice». Ironie qui trouve elle-même une ressemblance quand cette réplique revient en flash au moment où le monstre du dernier acte – autre altérité dédiée au non-respect de la règle – se regarde dans le miroir. Non, l’effet est contre.

L’un des mouvements du film consiste par ailleurs à opposer Sue et d’Elizabeth à mesure que la situation s’installe dans la durée, l’une et l’autre s’inculpant de «ne pas respecter l’équilibre» ou que celui-ci ne fonctionne pas, peu après la moitié du film. C’est à ce moment précis que se constate une forme de bascule et de déviation dans la ressemblance, lorsque les deux personnages décident quasi simultanément d’ingérer… de la nourriture. Elizabeth en ingère une abondance digne de Rabelais pour dégouter Sue quand celle-ci lui prélève dans la colonne vertébrale un liquide pour prolonger son existence (qui ne doit pas dépasser les sept jours), au détriment de celle de son hôte. Si cette opposition assez claire peut s’expliquer par un trouble schizophrène ou l’animosité vengeresse de l’une envers l’autre, il est quand même jubilatoire que la question de l’ingestion et de la digestion produit un cercle qui, en plus de l’interdit perpétré contre la règle, épouse un dérobement réciproque entre les deux personnages. Quasi lapidée, Elizabeth voit ses traits se déformer, tandis que Sue voit une cuisse de poulet lui sortir du nombril. Maigrir, grossir. Vieillir, rajeunir. Déterminée d’abord par le «meilleur», la réciprocité entre les deux personnages ne se définit plus qu’à travers des échanges d’autres substances dont l’enjeu de les ingérer ou les digérer détermine la part de déchirure du film.
La Substance n’est pas totalement celle que l’on croit: elle se désagrège comme elle se forme, se vide comme elle se remplit, s’ingère comme elle se digère. C’est une image à la télévision d’un corps sexy, une crevette décapitée par les dents jaunes d’un producteur sexiste, un voisin vu en vrai (Sue) ou à travers un judas (Elizabeth)… C’est aussi l’œil qui s’affranchit de toute frontière: celle entre les deux entités, bien entendu, mais aussi ce qui sépare le monstre de l’humain. Ce monstre qui, comme dans tous les grands films abordant la monstruosité, ne demande que d’être vu comme un humain. À la différence près que Coralie Fargeat remplace les étoiles de Elephant Man ou le caisson de La Mouche par un torrent de sang s’écoulant vers l’autre déchirure qui, au contraire de Sue et Elizabeth, déchire tout un imaginaire pour le fourguer à la machine sexiste et viriliste dont tout le monde est témoin en ce bas monde. La déchirure dans le dos d’Elizabeth ou dans le sourire de Sue valent tout l’or du monde face à ceux qui pensent que l’iconographie, l’idolâtrie ou l’illusion de ce qui est bien sont la seule solution à la constitution d’une image, d’une pensée. Ce serait la priver de son pouvoir répercussif et politique. Pour l’étoile et contre l’étoile.



