« The Substance » de Coralie Fargeat: immense surprise, satire cruelle, gore et hilarante du show business

LES ETOILES DE LA REDAC

Gérard Delorme
Romain Le Vern
Gautier Roos
Thibault Rivera

Dans ses notes d’intention résolument féministes, la réalisatrice Coralie Fargeat affirme avoir voulu dénoncer dans The Substance l’injonction faite aux femmes par la société de paraître physiquement au top, au point d’y croire à un point obsessionnel. L’argument est tout à fait valide, mais il a inspiré à Fargeat une fiction si puissante qu’on a vite fait d’oublier le message militant au profit du divertissement. On peut même dire que le sujet est universel (la peur de vieillir et la dictature de l’apparence s’appliquant quel que soit le sexe) et que le film peut se voir comme une variation contemporaine et brillante du Portrait de Dorian Gray au féminin.

Fargeat le raconte avec une efficacité qui suffirait à lui assurer un méga succès au box-office, mais elle y rajoute la forme du film d’horreur, genre qu’elle assume complètement en se donnant pour mission de dépasser toutes les limites avec une jubilation communicative. Une de ces limites concerne le formatage appliqué par les studios à ce genre de films en ciblant un public précis, généralement des adolescents mâles, en vertu des résultats d’études marketing ou de l’intuition du patron qui, à l’instar du personnage joué par Dennis Quaid, «sait ce que le public veut». Ici, il n’y a pas de calcul, The Substance s’adresse à tous et à toutes, même si l’intensité de certaines scènes nécessite de couvrir les yeux des enfants. Le scénario a obtenu un prix au dernier Festival de Cannes, et à juste titre. Partant de quelques principes clairs, propices aux conflits et aux dérapages dramatiques, il est traité comme une satire cruelle et hilarante du show business.

Demi Moore joue Elisabeth Sparkle, une ancienne star du cinéma qui s’est reconvertie dans l’aérobic. À 50 ans passés, elle est encore en pleine forme, mais son boss, le trumpien Harvey (Dennis Quaid), cherche à la remplacer par quelqu’un de 30 ans plus jeune. Elisabeth tombe alors sur une publicité pour une substance qui offre la possibilité d’une meilleure version de soi-même («plus jeune, plus belle, plus parfaite»), à condition de respecter des règles simples. Elisabeth franchit le pas, et au cours d’une séquence de transformation spectaculaire, donne naissance à son double qui a l’apparence de Sue, jouée par Margaret Qualley. De là, l’histoire coule toute seule, le programme étant écrit dans les règles édictées pour les usagers de la substance: respecter le temps alloué à chacune des versions de soi-même (une semaine chacune, sans exception) et surtout ne jamais oublier que «la matrice» et «l’autre» sont une seule et même personne.

Naturellement, les règles sont assez vite piétinées. Entre Elisabeth et Sue, devenue une star de la télé, une irrésistible rivalité provoque une réaction en chaîne. Il en ressort que la substance ne résout pas le problème de base: la phobie de l’imperfection est aussi handicapante chez Elisabeth que chez Sue. La première, de plus en plus seule et déprimée, envisage de reprendre contact avec un ami connu à l’école et convient de dîner avec lui. Mais sa confiance en elle est tombée tellement bas qu’après s’être remaquillée avec de résultats de plus en plus désastreux, elle finit par renoncer. Dans la séquence qui suit, Sue fait un cauchemar où elle croit avoir perçu une anomalie pendant l’enregistrement de son émission. Elle demande une pause, s’isole et remarque une protubérance sur une fesse, qui s’avère être un corps étranger qu’elle va extraire d’une façon répugnante.

L’avantage de revendiquer un regard de femme permet de montrer des choses qu’un réalisateur n’aurait jamais osé montrer. Les costumes et les postures que Fargeat fait prendre à Sue, ainsi que les axes, les cadrages et le montage utilisés pour les représenter, sont manifestement exagérés. Ils dénoncent en la singeant une mise en scène conçue par et pour les hommes comme Harvey, dont le prénom n’a pas été choisi au hasard. Fargeat y rajoute une couche lors de la scène où Elisabeth regarde une retransmission de l’émission tout en préparant un poulet que son livre de recettes lui enjoint d’éviscérer. Le montage parallèle qui s’ensuit est monstrueux, même si c’est une métaphore. Par la suite, l’hostilité de l’une contre l’autre se manifestera concrètement avec une sauvagerie effarante, plus ou moins annoncée par la rencontre que fait Elisabeth avec la version âgée de l’homme qui lui a indiqué l’existence de la substance. De fait, la vie de celui-ci a changé, mais pas dans le sens qu’il aurait souhaité: son double le vampirise de plus en plus. Et cette confession a quelque chose de prophétique, préparant le terrain à un final totalement déchaîné qui n’a rien à envier à celui de Once Upon A Time In Hollywood, avec lequel The Substance a plus d’un point commun (comme la prise de conscience par Leo Di Caprio qu’il est sur le point d’être un has been).

Fargeat connaît son cinéma fantastique par cœur et n’hésite pas à assumer le principe tarantinien selon lequel «si tu dois voler, vole les meilleurs». Certaines citations en cachent une autre, comme l’effet des injections de «stabilisateur», illustré par des gros plans sur les pupilles de Sue. Leur répétition, qui suggère l’addiction, rappelle Requiem for a dream, de Darren Aronofsky, lequel recyclait un procédé inventé dans Que le spectacle commence (Bob Fosse, 1979). Les effets lumineux de la naissance de Sue évoquent Enter the void, de Gaspar Noe qui citait 2001, l’odyssée de l’espace, mais Stanley Kubrick est aussi évoqué dans les multiples plans de couloir angoissant (Shining). Autrement, impossible d’échapper à Cronenberg (La mouche), ou John Carpenter pour le monstre protéiforme en hommage à The Thing. David Lynch est aussi copieusement convoqué (notamment pour un travelling fétichiste sur des chaussures à talon), sans oublier Brian de Palma pour le final sanglant. Pour conclure, The Substance est une des meilleures surprises de l’année qui a toutes les qualités pour fédérer un vaste public.

6 novembre 2024 en salle | 2h 20min | Drame, Epouvante-horreur
De Coralie Fargeat | Par Coralie Fargeat
Avec Demi Moore, Margaret Qualley, Dennis Quaid

 

The Substance est une des meilleures surprises de l’année qui a toutes les qualités pour fédérer un vaste public."The Substance" de Coralie Fargeat: immense surprise, satire cruelle, gore et hilarante du show business
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