[THE SQUARE] On ne sait toujours pas quoi en penser

The Square de Ruben Östlund, chef-d’oeuvre chaos ou nanar chaos? On hésite encore, toujours.

PAR VIRGINIE APIOU & MORGAN BIZET

HISTOIRE. Christian est un père divorcé qui aime consacrer du temps à ses deux enfants. Conservateur apprécié d’un musée d’art contemporain, il fait aussi partie de ces gens qui roulent en voiture électrique et soutiennent les grandes causes humanitaires. Il prépare sa prochaine exposition, intitulée «The Square», autour d’une installation incitant les visiteurs à l’altruisme et leur rappelant leur devoir à l’égard de leurs prochains. Mais il est parfois difficile de vivre en accord avec ses valeurs : quand Christian se fait voler son téléphone portable, sa réaction ne l’honore guère… Au même moment, l’agence de communication du musée lance une campagne surprenante pour The Square: l’accueil est totalement inattendu et plonge Christian dans une crise existentielle.

POUR (VIRGINIE APIOU) Ce qui est insolent dans The Square, ce n’est pas tant la satire du monde de l’art contemporain, pas plus que celui des occidentaux trop gâtés par le matériel qui trouvent le moyen d’avoir un bon goût d’un artifice magique tout droit sorti des magazines déco les plus hype. Tous ces aspects résident effectivement dans ce très long exposé bien carré d’une vie en Europe du Nord. Ruben Östlund les filme au passage frontalement, sans s’y arrêter plus que ça, telle une première couche de peinture. Alors oui, le premier coup d’œil est la silhouette d’un homme grand, minéral et richement doté. Il a un portable, une belle écharpe, un costume cintré, un musée pour lui tout seul, un appartement au design métallique et deux enfants, sans femme, qu’il vient chercher quand c’est son tour de garde. Cette vitrine de vie se détraque tout à coup. Lorsque ce héros impec se fait voler un élément matériel – en l’occurrence son portefeuille – , sa panoplie s’effondre, et, rien, absolument rien ne pourra empêcher ce prodige essentiel de se produire.
Car tel Cary Grant en Roger O Tornhill, dans La Mort aux trousses d’Alfred Hitchcock, le héros de The Square doit entamer une quête inconsciente de sa propre intériorité. Chez Hitchcock, cela passe par le sentiment, Grant en Tornhill publicitaire de son métier accepte de tout perdre pour l’amour d’une héroïne qui remplit soudain son crâne et son corps. Chez Ostlund, cinéaste de 2017, à l’âme socialiste au sens du début du 20ème siècle, passionné par le vivre ensemble, cela passe par une redistribution totale de la vie de son héros. Il est temps pour le héros de The Square d’exister. Cet être inconséquent avec ses enfants, qu’il ne regarde absolument pas en père minable, trop léger voire condescendant avec ses collaborateurs toujours flippés de commettre un impair quand il faut parler «art contemporain», et cruel par ricochet avec les rares êtres du prolétariat moderne qu’il croise, va devoir impérativement bouger, troublé par le fait qu’on l’ait détroussé. Là où Östlund est un cinéaste impliquant, c’est que l’implication qu’il demande à son spectateur européen moyen n’est pas une implication de jugement, de culpabilité emmerdante. Ostlund sollicite auprès du public son attention pour montrer comment son héros va enfin entrer dans la vie dérangée, la vie de chacun d’entre nous. Devenir solidaire. Quitte à commettre en bon débutant pas mal de maladresses parfois même tragiques.
Entouré, cerné par les œuvres d’art qui lui crient par des bruits, des sons disgracieux, ou des rappels carrés, et doux de silence, qu’il faut avoir confiance et s’engager, Christian, le héros de The Square, entame un chemin déclenché, dont il ne peut désormais s’extirper. Ce chemin n’est pas un chemin de croix, Christian n’est ni un Saint, ni un salaud, ce chemin est enfin un itinéraire intéressant, car réel. Initialement tout en artifice, Christian en mode Östlund gagne le droit de goûter à la vie impure et tellement plus forte. Au début, ce héros commence par se taire face aux remous de sa vie nouvelle sans qu’il le sache. Östlund filme alors les silences interloqués de ce personnage grand de taille qui ne sait que répondre face à une jeune maîtresse d’un soir ou aux problèmes du musée qui se profilent devant lui, ou à ses deux filles qui soudain lui réclament un peu de parti pris. Cette étape de l’hésitation, de la recherche de ses mots, est une porosité au monde qui montre un héros atteignable, qui s’humanise. Östlund ne mise ainsi pas uniquement sur la satire et son aspect ironique séduisant (car le film est drôle et grince), le cinéaste balance dans le cœur de son héros de l’amour, immense surprise. L’amour de l’autre, des autres en général. Christian est un être qui commence à aimer et va au nom d’une bonté d’abord atavique issue d’une éducation gentille, devenir un amour de remise en question de ce qu’il est au fond. Et rien n’est moins facile. D’ailleurs, le héros va chuter souvent, provoquer en voulant bien faire de vraies saletés, il va aussi être rattrapé par sa lâcheté ordinaire, mais il va essayer de. The Square ne se contente pas d’être un constat, c’est aussi alors le début d’un changement social et il y a du boulot. Mais il faut bien commencer, semble nous adresser le cinéaste suédois qui prend son risque jusqu’au bout. V.A.

CONTRE (MORGAN BIZET) La rumeur s’est vite propagée sur la toile avant d’être confirmée par des témoignages, puis des articles de presse: Ruben Östlund exhiberait sa carte de crédit, son portefeuille, voire même sa Palme d’or au public des avant-premières de The Square, les laissant dans chaque salle à portée de tous, pendant les très longues projections du film – bon courage, il dure 2h30. Un geste «fou», «punk» en apparence qui toutefois s’explique facilement à ceux qui ont eu la (mal)chance de voir The Square. Ce mystérieux titre renvoie à une exposition d’art contemporain fictive accueillie par le conservateur de musée, «héros» du film, qui se voudrait comme un regard critique sur une espèce humaine individualiste, dénuée de tout esprit de solidarité. «I trust people» ou «I mistrust people» sont d’ailleurs les deux voies offertes aux visiteurs de «The Square», et on devine forcément dans le coup de force promotionnel du réalisateur un prolongement de sa satire.
Après cette petite introduction, vous vous dîtes certainement que The Square est un chainon essentiel et manquant dans le paysage filmique, soit la grande fresque satirique sur l’art contemporain et son milieu. Pendant la première demi-heure, on peut dire qu’on y a cru, sûrement convaincu qu’après l’encourageant Snow Therapy et ses quelques saillies sanglantes sur l’amour et le couple, le cinéaste suédois allait enfin trouver avec un tel sujet matière à parfaire son art tout en s’éloignant de son goût prononcé pour l’auteurisme froid d’un certain Haneke. Hélas, la présence conjointe des deux réalisateurs en compétition au Festival de Cannes a plutôt provoqué un effet inverse, et leurs films formaient avec Mise à mort du cerf sacré de Yorgos Lanthimos une sinistre trilogie cynique et clinquante du super-cinéma d’auteur malin et manipulateur.
En effet, The Square impressionne d’abord par son dispositif, un enchainement de saynètes centrées autour du personnage du conservateur de musée, Christian (Claes Bang), convaincu d’être un homme de grande valeur, intelligent, admirable et bon père. Chaque séquence procède à une déconstruction de Christian et son univers, mais très vite, les limites du projet se dessinent et l’approche de Ruben Östlund devient alors plus antipathique que comique, et au final, très convenue. Le milieu de l’art se révèle être d’avantage un prétexte, voire un subterfuge voué à tromper et emballer la presse internationale et surtout le public cannois, jury compris. Une poudre de perlimpinpin visiblement aussi efficace que celle d’Emmanuel Macron.
On comprend que ce qui intéresse uniquement le cinéaste suédois, c’est d’avantage de démolir son protagoniste, prototype du mâle bourgeois occidental, plus gros bêta qu’alpha, au racisme et au sexisme latent. Mais les ficelles sont énormes, et le film s’enlise dans un grotesque dégoutant. Le sexe est pauvre, l’amour contrefait. Derrière chaque bonne intention se masque en vérité un intérêt déplacé. Hélas, les autres personnages ne sont pas non plus épargnés, pas mêmes les opprimés. Le personnage d’Elizabeth Moss, unique véritable rôle féminin existant dans ces interminables 2h30, qui se fait facilement abuser par Christian dont elle est un peu trop éprise, est en fait totalement dérangée, ou même carrément hystérique. Difficile donc de reprocher quoi que ce soit à la lâcheté de Christian.
Les mendiants et immigrés qui pullulent dans les rues de Stockholm, décor de The Square, rappellent les roms du malaise d’A bras ouverts, carnassiers et vampiriques. Ne les laissez pas entrer chez vous! Le monde que dépeint Östlund nous laisse sans attache. Au contraire, il semble renvoyer au spectateur sa propre culpabilité, tout en veillant à ce que son créateur ne se mouille pas. D’où la désagréable impression d’entendre les ricanements du réalisateur derrière chaque plan. Comment doit-on se sentir après avoir éprouvé ne serait-ce qu’un infime soulagement lorsque Christian pousse dans les escaliers (et tue?) la petite frappe, forcément issue de l’immigration, qui le harcèle pour obtenir de lui une lettre d’excuse? Sensation d’autant plus désagréable que les excuses demandées sont légitimes car, sans rien ne révéler, tout part de la bêtise de Christian.
Mais où est l’art dans tout ça? Pour voir enfin une grande satire de l’art contemporain, on attendra. Östlund tourne en ridicule son mercantilisme sans fin et son embourgeoisement. Faut-il l’applaudir pour autant? L’absurdité de certaines œuvres exposées dans le musée prête à sourire, mais la critique ne va pas plus loin que le simple gimmick comique – très loin d’être hilarant, donc. Il y a bien sûr cette scène «monumentale», puisque tout est fait pour la constituer en morceau de bravoure de The Square, jusqu’à l’affiche, le happening de l’homme-singe censé amuser la galerie des donateurs fortunés lors d’un dîner de gala, mais qui va échapper à tout contrôle.
L’art n’est pas propriété des riches semble nous dire Östlund. Sauf que l’impressionnant homme-singe qui amuse au départ, en détruisant les artifices, violente une femme jusqu’au viol, le tout pour provoquer une véritable réaction de ces spectateurs privilégiés que le réalisateur visiblement abhorre. Le message trop confus – rappelons que Östlund a aussi dans sa ligne de mire les artistes contemporains – fait qu’on ne retiendra hélas de cette séquence que son aspect épate creuse. Un constat qui s’applique rétrospectivement au film entier. Car sous ses airs d’ensemble de sketchs, The Square est aussi conceptuel et finalement vide (que raconte-il de neuf?) que la catégorie d’art qu’il attaque. La sécheresse de la mise en scène, distanciée et en plan fixe amplifie d’ailleurs cette sensation d’être face à une succession de tableaux pauvres. L’arroseur arrosé en somme.
On revient donc à cette promo «coup de poing» du film. Il est toujours délicat de s’attaquer à l’aspect commercial d’une œuvre, car l’implication de l’auteur est difficile à juger. Or, ici, Ruben Östlund semble prendre un malin plaisir à y participer. Alors derrière ces happenings du cinéaste, puisqu’on peut les considérer comme tels, n’y-a-t-il pas autant de vanité que chez Christian, un personnage qu’il démolit littéralement? Ne serait-ce pas plutôt l’expression désagréable d’un petit vantard fier de sa palme qui continue à vomir sur l’espèce humaine et donc sur ses propres spectateurs? Non, «ceci n’est pas une palme», pour reprendre certaines affiches, mais oui, ceci est un très mauvais film. M.B.

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