Il y a dans The Severed Sun ce parfum trouble et suranné des mauvais trips psychotropes de la scène folk horror britannique. Un croisement entre sermon apocalyptique, film de possession molle et gloubi-boulga éco-hallucinatoire où la nappe sonore tente désespérément de compenser le vide narratif. L’affiche promettait une éruption mystique sur fond de paysages granitiques et de corps en sueur. Le film n’en offre qu’un énième portrait d’une communauté puritaine frappée de stupeur face à la désobéissance féminine, enrobé dans une atmosphère poisseuse et vaguement suggestive. Bienvenue dans The Severed Sun, où l’on prie, l’on brûle, l’on hurle… mais jamais assez pour couvrir le silence de ses intentions.
L’action se déroule dans un coin reculé, sur les hauteurs désolées de Bodmin Moor – décor qui devient presque personnage tant il irradie un sentiment d’isolement fatal. Au centre de cette congrégation pastorale, le chef autoproclamé : un pasteur sec comme une branche, joué avec une virilité martiale par Toby Stephens. Barbe taillée, torse exhibé à la première occasion, le bonhomme gouverne ses ouailles d’un œil torve et d’un bras d’airain. Face à lui, sa fille, Magpie (Emma Appleton, très convaincante) une jeune femme à la nuque raide et aux idées claires, qui refuse de se soumettre aux diktats religieux et à l’ordre patriarcal. Elle ne demande rien, sinon qu’on la laisse tranquille. Mais dans ce coin de lande, l’indépendance semble être une hérésie.
Ce qui aurait pu être un affrontement intense entre foi oppressante et rébellion intérieure glisse lentement vers une incantation ésotérique sans épine dorsale. La Bête, une silhouette cornue surgie d’un cauchemar gothique tout droit découpée dans un ciel sans étoile, aurait dû injecter une dose d’ambiguïté, voire de danger. Mais elle reste là, tapie, inoffensive, presque décorative. L’infection qu’elle provoque, une sorte de glu noire sortie d’un épisode de X-Files, semble contaminer le film lui-même, ralenti, englué dans sa propre symbolique.
Pourtant, les acteurs font ce qu’ils peuvent. Tous britanniques, donc capables de réciter un annuaire avec intensité. Stephens impose sa prestance et transforme un rôle archétypal en figure menaçante, d’autant plus glaçante qu’elle est convaincue de sa propre légitimité. Appleton, elle, s’inscrit dans une lignée de femmes en colère, quelque part entre Maggie de The Walking Dead et une héroïne féministe perdue dans une parabole païenne. Son regard, tremblant, mais obstiné, porte le film plus loin qu’il ne le mérite. Autour d’eux, une galerie de personnages qui semblent sortis d’un tirage au sort capricieux. David (Lewis Gribben), sorte d’Ewan McGregor sous-méthadone, profite vaguement du chaos ambiant sans jamais qu’on sache ce qu’il incarne. John (Barney Harris), second du pasteur, se voit affublé de toutes les scènes homoérotiques du film – l’un des rares angles intéressants, mais laissé à l’état de sous-entendu embarrassé. Sa crise intérieure reste théorique. Il y a aussi Andrea (Jodhi May, que l’on retrouve avec plaisir), véritable tornade passive-agressive, figure féminine toxique et hypocrite, acclamée par la foule, mais incapable d’agir seule. Elle aurait pu être une antagoniste formidable, une prêtresse de l’ordre établi. Elle finit simple meneuse de lynchage, avatar de la foule haineuse.
Le problème, c’est que cette fameuse foule est invisible. La communauté, censée incarner une micro-société régie par la peur, n’existe pas vraiment. On parle de menace extérieure, de nécessité de rester unis, mais rien dans la mise en scène ne crédibilise cette tension. Aucun sentiment d’économie ou de survie ne s’installe. Le film préfère l’allégorie évanescente au concret brutal. Même la montée en pression reste théorique. On attend le feu, on n’a que de la braise tiède. Ce n’est pourtant pas vilain à regarder. Bien au contraire. Dean Puckett, pour son premier long, soigne son cadre avec une rigueur presque documentaire. Ian Forbes, à la photographie, sublime la lumière naturelle, sculpte les reliefs et crée des clair-obscurs de toute beauté. Le score synthétique d’Unknown Horrors, aux textures futuristes, tranche avec l’environnement pastoral et donne à la Bête un parfum SF qui aurait mérité d’être creusé. On pense à The Witch, à Blair Witch, à Midsommar… mais sans jamais que The Severed Sun ne trouve sa propre voix.
Et pourtant, il y avait matière. En 2018, Puckett signait The Sermon, un court-métrage dense et implacable sur un thème similaire : l’insoumission d’une jeune femme dans une communauté religieuse, teinté d’un sous-texte saphique et d’une violence plus frontale. Le court offrait à la Bête une véritable lecture psychanalytique, née d’une vengeance, symbole d’un rejet de l’ordre moral. Ici, ce symbolisme est dilué, flou, sans impact. Même la matière noire semble avoir vieilli. Plus fluide, moins inquiétante, elle évoque un mucus fatigué. Une relique d’un imaginaire horrifique qui, ici, ne veut plus rien dire. The Severed Sun n’est pas un navet. Il est pire : une œuvre pleine de promesses qui refuse de les honorer. On y sent le désir d’évoquer la colère, la répression, la violence du patriarcat. Mais tout cela reste en surface. La rage est là, mais sans dents. Le film tente d’émouvoir, de troubler, d’envoûter, mais il reste inoffensif. Un tableau brumeux, joliment cadré, qui préfère l’effet au fond. Une énième fable sur une femme qu’on veut faire taire, et qui hurle dans le vide, pendant que le monde regarde ailleurs.
À une époque où les plateformes débordent d’horreurs en tous genres, où chaque minute de visionnage est un pari sur l’inédit, The Severed Sun ressemble à un leurre. Pour fans de landes battues par le vent, de prêtres torse nu, ou de mélancolies rurales à la dérive. Pour les autres, passez votre chemin.



