Adam Curtis construit The Power of Nightmares sur une observation qui flatte l’intelligence du spectateur : le néoconservatisme et l’islamisme radical, qui détestent tous deux le vide spirituel du consumérisme, se rencontrent en Afghanistan pour combattre les Soviétiques, croient chacun avoir gagné seuls et orchestrent désormais une guerre théâtrale contre des menaces largement imaginaires. Al-Qaïda tel qu’il est décrit n’existe pas, pas plus que les armes de destruction massive, mais qu’importe, puisque les élites ont découvert que l’on gouverne mieux par la terreur que par l’espoir. La démonstration séduit par son cynisme assumé, par cette façon de révéler que Bush et Blair vendent sciemment des « grands mythes » à leurs populations crédules, que la propagande ne trompe jamais ceux qui la fabriquent.
Le montage épouse cette rhétorique du dévoilement, enchaînant archives et clips dans cette frénésie caractéristique qui fait croire au spectateur qu’il assiste à une révélation, qu’on lui offre enfin les clés pour comprendre le monde. Curtis maîtrise parfaitement cet art de la suggestion par l’accumulation visuelle, cette capacité à faire résonner les images entre elles jusqu’à ce qu’une thèse émerge comme une évidence. Sauf que cette évidence repose sur un tour de passe-passe : présenter comme affrontement philosophique ce qui relève d’abord de rapports de force économiques, isoler artificiellement des « idées » de leurs conditions matérielles d’existence, raconter l’histoire comme une bataille intellectuelle entre grandes visions du monde plutôt que comme une lutte pour le contrôle des ressources matérielles.
Le néolibéralisme n’apparaît jamais comme un système économique exigeant que les entreprises opèrent sans contraintes, de l’Amérique aux dictatures latino-américaines jusqu’aux monarchies pétrolières. Cette absence n’est pas un oubli, mais le symptôme de ce que le documentaire incarne : un libéralisme bourgeois incapable, par nature, de penser la domination autrement que comme une manipulation des consciences. Curtis parle constamment de « nous », « ils », « tout le monde », généralisant à partir de son confortable public occidental sans jamais interroger cette position d’énonciation. Les milliards d’humains broyés par la pauvreté croissante n’entrent pas dans son équation, pas plus que la complicité structurelle entre formes politiques et intérêts économiques.
La prétention à l’originalité s’effondre dès qu’on se souvient que la politique par la peur traverse toute l’histoire humaine, des Croisades aux purges staliniennes, que le mépris élitiste pour les masses traverse tous les camps politiques depuis toujours, que des générations de penseurs analysent la culture de masse sans qu’il soit besoin d’invoquer uniquement Bernays et les néoconservateurs. En occultant ces filiations, en présentant son petit théâtre d’idées comme l’unique grille de lecture pertinente, Curtis reproduit exactement le mécanisme qu’il dénonce ailleurs : délimiter un champ étroit d’alternatives acceptables, faire passer une opposition de façade pour le spectre complet du pensable.
Comparé à The Century of the Self, qui ne peut totalement éviter d’évoquer le capitalisme, The Power of Nightmares recule devant ses propres implications. Curtis préfère se poser en observateur désabusé mais sophistiqué, en guide éclairé d’un public qu’il méprise gentiment, plutôt que de risquer une analyse qui remet en cause les fondements mêmes de l’ordre qu’il critique mollement. Son insistance à affirmer que les idées façonnent l’histoire tout en les isolant de leurs déterminations matérielles trahit cette mauvaise foi fondamentale : il veut dénoncer sans menacer, révéler sans transformer, éblouir sans armer. Reste un objet brillant et creux, parfaitement adapté à son époque et à son média, offrant à ses spectateurs le plaisir narcissique de se croire lucides, tout en les maintenant dans l’impuissance politique la plus totale.



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