On croyait les grand-mères cantonnées au tricot, aux infusions et aux souvenirs mités. Puis débarque Hornclaw, 63 piges au compteur et la main plus sûre qu’un chirurgien cocaïné. Lee Hye-young, visage buriné par les décennies, incarne cette tueuse vétérane avec une élégance crépusculaire : elle ne sourit pas, elle tranche. L’organisation de « dératisation » qui l’employait lui donnait un sens, mais voilà que la rouille du temps s’invite dans ses os. Et les nouveaux patrons, jeunes loups arrogants menés par Pagwa et son clébard Bullfight, flairent la faiblesse comme des vautours flairent la charogne.
Ici, pas de kung-fu scintillant ni de ballet acrobatique : Kyu-dong Min filme la vieillesse au ras du bitume, là où les coups cognent sec et où les corps se fissurent comme des carcasses de voitures rouillées. Hornclaw n’est pas invincible : elle saigne, elle chancelle, elle encaisse comme une sainte martyre des bas-fonds. Mais chaque plaie devient un stigmate qui rappelle à quel point son existence ne tient plus qu’à une lame et à une solitude obstinée. Quand le vétérinaire Kang lui recoud ses chairs fatiguées, c’est moins un médecin qu’un dernier témoin attendri d’une guerrière sur le point de déposer les armes.
Mais voilà, le destin s’incarne en Bullfight, assassin juvénile, qui n’est rien d’autre que le reflet monstrueux de la Hornclaw d’hier. Le film prend alors des airs de miroir sanglant, duel d’ombres où chaque coup porté résonne comme une question : jusqu’où peut-on tuer pour survivre, et quand cesse-t-on d’être humain pour devenir simple machine à égorger ?
Le scénario se perd parfois dans des circonvolutions inutiles, mais qu’importe : quand Hornclaw et Bullfight s’affrontent, le reste du monde disparaît. Leur confrontation finale, mélange de rage sénile et de nihilisme juvénile, a des airs de rituel païen, comme si le cinéma sud-coréen offrait en sacrifice une grand-mère aux dieux rouillés de l’action movie.
Non, The Old Woman with the Knife n’est pas Parasite. C’est mieux : une ballade funèbre, rouge sang et dérisoire, qui nous promet un futur où les mamies ne liront plus des contes aux enfants mais leur apprendront à planter un couteau bien droit dans la carotide.



