Un acteur tourmenté, un animateur de télévision et un concepteur de jeux vidéo voient leurs destins s’entrecroiser dans de mystérieuses circonstances. Trois personnages incarnés par un seul Ryan Reynolds dans un film bizarre qui ne demande qu’à être découvert et dont vous pourriez tomber amoureux.
Visible dans les festivals internationaux en 2007, jamais sortie dans l’Hexagone, cette merveille de cinéma indépendant zarbi qu’est The Nines fait réellement l’effet d’une révélation pour celui qui la découvre et qui adore les bonnes vieilles thématiques chéries que sont les univers parallèles, le rapport à l’onirisme, les identités multiples et surtout le Rosebud à déchiffrer. Tout y est ici inventif, ludique. À tel point que, si on devait lui trouver un jumeau de cinéma, ce serait très certainement Ouvre les yeux, d’Alejandro Amenabar pour la construction de l’intrigue en forme de puzzle mental où les désirs capricieux deviennent des ordres, l’exploration de la frontière indicible entre le rêve et la réalité et l’expression d’une quête identitaire à travers un fantasme (ou sa projection). Voilà donc un film si bien, mais si rare que son auteur John August, jusqu’alors connu comme co-scénariste de Tim Burton (Big Fish et Charlie et la chocolaterie) et qui signait là son coup d’essai, n’aura pas connu le succès escompté. Surtout, il n’aura pas percé en tant que réal comme il aurait dû – un cas qui rappelle celui d’un Omar Naïm, réalisateur de Final Cut (2004). Avec plus de reconnaissance, on se met à fantasmer les merveilleuses bizarreries qu’il aurait pu nous proposer.
Sans en dire trop, l’intrigue de The Nines raconte en un seul bloc trois histoires a priori différentes, mais étrangement liées. Dans chaque histoire, on retrouve un même personnage principal incarné par Ryan Reynolds dans des rôles dissemblables (un acteur surveillé de très près par son attachée de presse, un animateur de soap opéra et un concepteur de jeu vidéo). Leur dénominateur commun réside dans une incapacité immature à faire face à la réalité (l’acteur accepte mal la célébrité, le scénariste ne se doute pas du cynisme du milieu, le concepteur ne veut pas admettre que son couple est en crise). À eux seuls, ces trois personnages Ryan-Reynoldiens constituent une énigme (Sont-ils manipulés? Manipulateurs? Démiurges?). Les personnages secondaires, joués entre autres par Melissa McCarthy alors inconnue et une très jeune Elle Fanning, reviennent, eux aussi, de manière récurrente dans des rôles opposés, mais ils semblent tous vouloir asséner une seule vérité au protagoniste. Celle qu’il découvrira à la toute fin.
Contrairement aux apparences, il ne s’agit pas d’un plagiat opportuniste de précédents films cultes ni même d’un gentil divertissement vaguement métaphysique, mais d’un fil sinueux et inclassable qui a de l’ambition pour son public. À chaque segment, correspond un genre cinématographique (thriller cérébral, comédie trash, marivaudage moderne, film d’horreur). En fonction des variations, toutes les interprétations sont envisageables en accord avec le cinéaste qui ouvre des possibilités sans infléchir un jugement. Certaines séquences donnent à penser que nous sommes dans un purgatoire avec un personnage principal schizophrène entouré d’anges et de démons qui le guident. D’autres, non moins bizarres, démentent cette impression en nous plongeant dans un univers extrêmement réaliste (la seconde histoire aux allures de télé-réalité). Lorsque des interactions surprenantes naissent entre les différentes parties de l’histoire, le film tend à définir ce qui relève de la réalité et de la virtualité et évoque soudainement la possibilité d’un jeu vidéo à la eXistenZ où chaque joueur bénéficie de plusieurs vies. C’était avant la série Black Mirror et c’est une façon originale de traiter des paradoxes temporels dans un film gadget où la tension ne faiblit jamais. Incidemment, le récit plein de rebondissements et de faux semblants propose une réflexion sur l’image: celle à laquelle on aimerait ressembler et celle que l’on renvoie aux autres.
D’une manière générale, The Nines, concentré paranoïaque où l’obsession du chiffre 9 devient névrotique, invite à se perdre dans des méandres en posant plein de questions et en ayant la politesse de ne pas y répondre. C’est d’autant plus efficace qu’on met du temps à sortir la tête de la troublante mécanique de cette proposition de cinéma commise avec imagination et talent, qui exploite son concept jusque dans ses plus infimes variations et devrait trouver chez les amateurs de Lost Highway et L’échelle de Jacob une vraie fascination. Il faut le voir pour le croire. Mais une fois vu, vous risquez fort d’en être addict et de trouver même des clefs à toutes ces choses étranges qui, au quotidien, nous dépassent.
1h 39min / DrameDe John August Scn John August Avec Ryan Reynolds, Hope Davis, Melissa McCarthy |

1h 39min / Drame