Entre deux assiettes d’huîtres citronnées et des journées copieuses se divisant entre bonbons méconnus d’Akerman et grands classiques starring Natalie Wood, nous avons quand même trouvé le temps d’assister à la première mondiale de The Neon People, nouveau long-métrage de Jean-Baptiste Thoret qui continue de sonder l’Amérique des oubliés.
LET’S GO TO THE MOLE! Sous le célèbre Strip de Las Vegas, des milliers de sans-abris vivent dans un immense réseau de 800 km, tout en tunnels obscurs et insalubres, à l’abri des flics et des caméras. Filmé en Cinémascope, The Mole People s’intéresse à une poignée d’entre eux et expose leurs conditions de vie, mais aussi leurs espoirs, alors que grouille au-dessus de leurs têtes l’une des cités les plus chatoyantes au monde, envers lumineux et empire bling bling qui ne semble lui pas connaître de limite (le ciel, peut-être?). Pour partir à la rencontre de ces invisibles – tellement invisibles que les mesures anti-Covid disaient explicitement ne pas les concerner – Jean-Baptiste Thoret s’est entouré d’une équipe ultra-réduite de deux ou trois personnes, de tubes lumineux led Astera permettant de colorer des recoins invisibles à l’œil nu, et de son caractéristique accent frenchie: il a surtout dû gagner la confiance d’une communauté dont on ne sait pour ainsi dire rien, à l’exception d’un livre de Matthew O’Brien publié en 2007 totalement inconnu sous nos latitudes (Beneath the Neon: Life and Death in the Tunnels of Las Vegas). C’est en suivant la trace d’un serial-killer disparu des radars de police après s’être réfugié dans le lieu que ce vaste réseau souterrain (remontant aux seventies) a été découvert: c’est dire le côté extrêmement périlleux de l’entreprise, une terre vierge de western urbain soumise à la fois à dangerosité des hommes et à de possibles et soudaines inondations qui mettent tout le monde sur le qui-vive, question de survie oblige.
Pour tromper l’ennui, nos oubliés du rêve américain se droguent énormément (la méthamphétamine est à peu près aussi présente dans le film que dans la première saison de Skins) ou s’activent dans tous les sens pour ne pas gamberger dans leur antichambre pascalienne et croiser frontalement une réalité peu reluisante. Dans ce monde interlope se côtoient des SDF n’ayant jamais connu le faste, mais aussi des accidentés-non-assurés, qui ont plongé du jour au lendemain dans une dèche que l’Oncle Sam oublie souvent de mentionner dans ses dépliants touristiques. Sans commentaire surplombant, mais avec un sens discret de la citation fordienne, Jean-Baptiste Thoret tend un étrange miroir à notre civilisation occidentale, loin de connaître pareille précarité, certes, mais carburant elle aussi à une position de plus en plus fréquemment assise nous faisant par moment oublier notre bipédie, de plus en plus flippée par les menaces alentours, et de plus en plus parquée H24 devant un écran peut-être plus nocif encore que les rayons UV du soleil (n’est-ce pas aussi le cas des gamblers excités du haut, miroitant frénétiquement un illusoire pactole devant leur machine à sous?) Malgré l’apparent paradoxe, rien d’étonnant à ce que l’homme du road-movie ait choisi cette base sédentaire comme sujet central de ce troisième long-métrage: lampe-torche visée sur la tête, c’est le film lui-même qui ne cesse de voyager à travers des zones vierges de tout regard jusque-là – telle une nocturne et cauchemardesque ruée vers l’or – et serpente à travers tous les genres du cinéma, ce qui n’étonnera que moyennement la fanbase (ici omniprésente) du bonhomme au verbe mitraillette!



