Entre la recréation Red Post on Escher Street et la promesse zinzin chaos US Prisoners of the Ghostland, figurez vous que le réalisateur japonais Sono Sion a trouvé le temps pour tourner un moyen-métrage: The Lonely 19:00, un film de virus mélancolique et beau à crever.
On est à peu près sûr que, sans le Covid, Sono Sion aurait tourné trois longs métrages mais la pandémie lui a donné envie de signer ce moyen métrage, The Lonely 19:00. Et comme très souvent chez lui, tout est bon: même une demi-heure tournée pour une anthologie télé, on prend. Le plus fou des réalisateurs japonais du moment avait manifestement son mot à souffler sur l’actualité pandémique, plus chaos que tout ce qu’on aurait pu imaginer. Exactement ce qu’on attendait de la part d’un homme capable de fracasser la sainte-famille à bout bras quand il ne contemple pas la tragédie de Fukishima dans The Land of Hope. Mais que faire? Du post-nuke? Du documentaire? Du drame intimiste? De l’essai poétique? Sono Sion ne choisit pas, il avale tout. Mais à l’heure où l’on entrevoit vaguement le bout du tunnel, ceux qui ont encore le bourdon de cette ère malade, devrait éviter l’expérience, qui nous met face à nos incalculables angoisses existentielles.
Non sans tremblements, The Lonely 19:00 saute les cases: nous voilà en 2025, dans un Japon gris/bleu comme un tombeau. Un autre virus, encore plus mortel succède au Covid et oblige tout le monde à se confiner à nouveau. Une famille, le nez devant le poste de télé, se prépare à cohabiter ensemble. On connaît. On s’en amuse au début, puis on étouffe, on s’ennuie. Mais le confinement, ici, ne s’arrête plus. Des années et des années. L’enfant du dernier couple en vie, Otomi, n’a jamais vu d’autres humains. Il imagine. Ses parents lui ont laissé photos, vidéos, messages. Et étrangement, la situation ravi le garçon élevé par les morts, qui n’a jamais connu l’envers du décor dans sa caverne de Platon. Selon la situation en rigueur, les sorties sont autorisées arbitrairement. Un jour, Otomi, bien que terrifié, finit par franchir le pas de sa porte…
Vous aurez compris qu’il ne s’agit pas du Sono punk, mais celui qui chante le désespoir avec douceur, celui qui guette la lumière. Le budget est, on le devine, inexistant, l’image est livide et glacée, parfois aveuglante comme un horizon cassé. Et ça reste beau à crever, parce que Sion y croit, et nous aussi. Il y a cette poésie sionesque qui s’insinue partout et nous inonde comme un carillon triste. Dans une humanité qui a oublié comment on s’embrasse, on trouve la beauté dans un objet aussi rudimentaire qu’un gobelet, devenant soudain l’émissaire d’une rencontre, comme si Message Personnel de Françoise Hardy avait pris soudainement vie à l’écran. «Je suis seule à crever et je sais où vous êtes. J’arrive, attendez-moi, nous allons nous connaître». La tête à peine hors de l’eau, ça fait mal. Et ça fait du bien. Au fond, c’est bien tout l’art de Sono Sion… J.M.

