Jamal Khashoggi, membre de l’élite saoudienne devenu critique envers le prince héritier Mohammed ben Salmane, s’était installé aux Etats-Unis en 2017. Un an après, il a été tué après être entré au consulat saoudien. Le documentaire The Dissident, de Bryan Fogel, revient sur les derniers jours du journaliste et fait la lumière sur toutes les zones d’ombre.
Le 2 octobre 2018, Jamal Khashoggi, qui collaborait notamment avec le Washington Post et résidait aux Etats-Unis, a été tué et démembré dans le consulat de son pays à Istanbul par un commando d’agents saoudiens venus de Ryad. L’éditorialiste saoudien s’était exilé aux Etats-Unis en 2017, redoutant une arrestation après avoir critiqué le prince héritier Mohammed ben Salmane, dit « MBS ». Le documentaire de Bryan Fogel revient sur les derniers jours, ce qui s’est passé avant le 2 octobre 2018, lorsque le journaliste est entré au consulat saoudien à Istanbul, selon une image de caméra de surveillance. D’après sa fiancée, sollicitée dans le documentaire, il s’y était rendu pour effectuer des démarches administratives en vue de leur mariage, mais n’en est jamais ressorti.
A partir de cette disparition, tout se complique, pour ne pas dire s’e(m)brouille. Le 5 octobre, le prince héritier affirme que Khashoggi est entré au consulat mais en est sorti peu après. Une source proche du gouvernement turc affirme le lendemain que « le journaliste a été tué au consulat par une équipe venue spécialement à Istanbul et repartie dans la même journée ». Ryad dément. Le Washington Post affirme le 7 que le corps « a probablement été découpé et mis dans des caisses avant d’être transféré par avion hors du pays ». Selon le New York Times, l’un des hommes soupçonnés d’avoir participé à l’assassinat appartient à l’entourage de MBS, trois autres aux services de sécurité rattachés au prince héritier.
Le 20 octobre, Ryad admet que le journaliste a été tué dans le consulat lors d’une « rixe ». Le roi Salmane demande au prince héritier de restructurer les services des renseignements. Quatre responsables sont limogés. Khashoggi a été victime d’un « meurtre », déclare le lendemain le ministre saoudien des Affaires étrangères, évoquant une « opération non autorisée », dont MBS n’était « pas informé ». Le 23, le président turc Recep Tayyip Erdogan décrit un « assassinat politique « planifié », mis à exécution par une équipe de « quinze agents ». Le 24, MBS réagit pour la première fois publiquement: « C’est un incident hideux et totalement injustifiable ». Le 2 novembre, Erdogan accuse les « plus hauts niveaux du gouvernement saoudien » d’avoir commandité le meurtre, tout en excluant le roi. Son conseiller affirme que le corps a été démembré pour pouvoir être « dissous ». Le 15, Washington annonce des sanctions contre des responsables saoudiens. L’Allemagne, la France et le Canada ont aussi pris de telles mesures. Le 16 novembre, le Washington Post rapporte que la CIA a conclu que MBS avait commandité l’assassinat. Le 20, Donald Trump n’exclut pas que le prince ait été au courant, mais affirme que « les Etats-Unis entendent rester un partenaire inébranlable de l’Arabie saoudite ». La CIA n’a « rien trouvé d’absolument certain », dit-il. Mais le 4 décembre, des sénateurs républicains affirment, après avoir été informés des conclusions de la CIA, n’avoir « aucun doute » sur le fait que le prince a « ordonné » le meurtre. Le 13, le Sénat adopte une résolution tenant MBS pour « responsable ».
Le 19 juin 2019, la rapporteure spéciale de l’ONU sur les exécutions sommaires affirme avoir des « éléments de preuves crédibles, justifiant une enquête supplémentaire sur la responsabilité individuelle de hauts responsables saoudiens, y compris celle du prince héritier ». Le rapport est « sans fondement », affirme Ryad. Le 23 décembre, cinq Saoudiens sont condamnés à mort par un tribunal de Ryad. Aucune accusation n’est retenue contre Saoud al-Qahtani, un proche conseiller du prince héritier et l’ancien numéro deux du renseignement, le général Ahmed al-Assiri qui a été acquitté. Le 3 juillet 2020, un tribunal d’Istanbul commence à juger par contumace 20 Saoudiens, dont deux proches de Mohammed ben Salmane. Parmi ces accusés, deux sont identifiés par les enquêteurs turcs comme les commanditaires: Saoud al-Qahtani et Ahmed al-Assiri. Le 7 septembre, un tribunal saoudien annule, dans un verdict final, les cinq peines capitales prononcées en décembre et condamne huit accusés, dont l’identité n’est pas révélée, à des peines allant de sept à 20 ans de prison. Le jugement intervient après que les fils du défunt ont annoncé en mai « avoir pardonné » ses tueurs. Après l’annonce du verdict final, la fiancée turque de Jamal Khashoggi, Hatice Cengiz, a dénoncé une « farce ». Amnesty International a déploré « un simulacre » de procès, le verdict ne reconnaissant pas « l’implication des autorités saoudiennes ». La rapporteure spéciale de l’ONU sur les exécutions extrajudiciaires, Agnès Callamard, a quant à elle fustigé une « parodie de justice ». Et la Turquie a estimé que le verdict était « loin de satisfaire (ses) attentes » et celles de la communauté internationale. Cette affaire a terni l’image du jeune prince héritier, véritable homme fort du royaume rapidement désigné par des responsables turcs comme le commanditaire du meurtre malgré les dénégations saoudiennes.
Drôle de coincidence alors que The Dissident s’apprête à sortir en VOD, le rapport des services de renseignement américains sur le meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi a été rendu public fin février. L’Arabie saoudite a depuis « totalement rejeté » le rapport des services de renseignement américains qui ont accusé le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane d’avoir « validé » cet assassinat. « Le prince héritier d’Arabie saoudite a validé une opération à Istanbul, en Turquie, pour capturer ou tuer le journaliste Jamal Khashoggi », ont écrit les services de renseignement américains dans un rapport déclassifié à la demande du président Joe Biden alors que son prédécesseur Donald Trump l’avait gardé secret. Oscarisé avec son docu Icarus sur le dopage généralisé des sportifs en Russie, le réalisateur Bryan Fogel raconte toute cette hallucinante dissimulation internationale dans un documentaire puissant, très remarqué et très commenté après son passage à Sundance en 2020. Appuyé de preuves, d’images inédites et d’intervenants, tout accable le prince héritier Mohammed Ben Salmane. Reporters sans frontières a annoncé début mars 2021 le dépôt d’une plainte inédite en Allemagne pour crimes contre l’humanité.


![[PHOTOMATON] CAMILLE MADELAINE](https://www.chaosreign.fr/wp-content/uploads/2021/03/IMG_7901.jpeg)