Découvert avec Waz, Tom Shankland ne plaisante pas avec la tradition des enfants tueurs au cinéma. Dans The Children, il convoque la cruauté de Les Révoltés de l’An 2000 et le climat anxiogène de Le Village des damnés pour massacrer les préjugés de l’innocence et la vénération confite de l’état d’enfance. Sept classiques du genre, sept réponses enthousiasmées.
NE VOUS RETOURNEZ PAS (Nicolas Roeg, 1973)
« C’est l’un de mes films préférés au monde ! Je l’ai découvert à l’âge de 13 ans, lors de sa diffusion à la télévision anglaise. Je me souviens l’avoir vu avec des potes chez moi, lorsque mes parents n’étaient pas là et c’était un moment joyeux où l’on pouvait boire et fumer. A la fin, j’étais tellement terrifié que je n’ai pas voulu que mes amis quittent la maison. C’était la découverte purement sensorielle. Avec l’âge, j’ai compris sa maestria : son montage, son utilisation du flash-forward, la manière dont il filme Venise comme une ville funèbre… Ce qui m’a marqué dès la première vision, c’est la scène de sexe que je trouve à la fois lyrique, décomplexée, émotionnelle. Je l’ai certainement revu vingt fois depuis. Cette image d’enfant magnifique que Donald Sutherland revoit dans son esprit est à l’arrivée une image vénéneuse, toxique : le vrai visage qui se cache derrière ce manteau rouge est si cruel. Pour The Children, j’ai demandé au monteur de s’en inspirer pour créer cette impression qu’un second film naît dans le premier. Le montage sert de métaphore pour brouiller la linéarité du récit et créer un temps suspendu, en attente. Le morceau de piano que l’on entend et qui revient de bout en bout, c’est un autre artifice subtil : on n’a pas l’impression que le morceau est joué par un adulte mais par un enfant qui fait des fautes. Ce n’est plus de l’art en ce qui me concerne, c’est du génie à l’état pur. »
LES INNOCENTS (Jack Clayton, 1961)
« Un autre de mes films cultes, rien que pour l’utilisation du noir et blanc. Le suspense repose intégralement sur la nature des enfants : sont-ils possédés ou pas ? C’est d’une grande ambigüité. Les vingt dernières minutes sont assez époustouflantes, ne serait-ce que dans la manière dont Clayton répond à ce qui nous inquiète depuis le début. Autre élément marquant : la direction des enfants acteurs, qui de surcroît doivent se débrouiller avec beaucoup de dialogues. Généralement, les dialogues trop écrits sonnent faux dans la bouche d’un enfant. Dans Les Innocents, ça sonne très juste. Ensuite, il n’y a que des scènes mémorables : l’atmosphère de la maison Victorienne, la première apparition du fantôme… En y repensant, je trouve que ça annonce les films d’horreur japonais réalisés par Hideo Nakata comme Ring et Dark Water. »
LA MALEDICTION (Richard Donner, 1976)
« Encore un classique que j’ai découvert adolescent et qui m’a terrifié ! En dépit du fait que ce soit un film de studio des années 70 jusque dans la facture, il y a toujours des moments angoissants. Dans tous les grands films fantastiques, au-delà de tout, il est nécessaire d’avoir des morts mémorables. Je me souviendrai toujours de la décapitation et du suicide. Gregory Peck est impérial mais je reste fasciné par la performance de l’acteur qui joue Damien. Il utilise l’innocence comme une ruse pour que l’on ne puisse pas se retourner contre lui. Contrairement à Les innocents, où les jeunes acteurs s’en sortent avec beaucoup de dialogues, La malédiction me sidère justement lorsqu’il ne dit rien, comme s’il avait un superpouvoir. Pendant que j’écrivais The Children, c’est peut-être l’un des films que j’ai le plus regardé et je me suis repassé en boucle la scène dans le cimetière. Autrement, détail amusant : le producteur s’appelle Damien. »
L’EXORCISTE (William Friedkin, 1973)
« Je suis un grand fan de William Friedkin. Et ce que j’aime dans L’exorciste, c’est la lenteur propre aux drames domestiques qui permet d’en savoir plus sur la relation entre la mère et la fille qui passe d’exclusive à agressive. Je pense que si le film fonctionne autant, c’est principalement à cause de ce lien filial. S’il n’y avait pas le point de vue de la mère sur cette tragédie, le film n’aurait probablement pas la même intensité et alors on ne croirait pas autant à la dimension surnaturelle. Et puis, par-dessus tout, il y a l’application extrême de Friedkin qui cherche par tous les moyens à ce que l’on sorte totalement tétanisé de la projection. Ce cinéaste, qui enchaînait alors les classiques, n’avait pas peur de fréquenter le genre. Au lieu de le traiter de manière superficielle, il a apporté une vraie profondeur psychologique qui n’est pas si courante. En ce qui me concerne, ce n’est pas la terreur qui m’intéresse le plus. Mais bizarrement tout ce que je vois à côté : les moyens, le lien réalité/fiction, la dimension humaine etc. »
LES REVOLTES DE L’AN 2000 (Narciso Ibanez Serrador, 1976)
« J’ai découvert ce film tardivement. Je n’en avais jamais entendu parler avant. En le voyant, j’ai beaucoup pensé à Ne vous retournez pas, de Nicolas Roeg pour l’histoire du couple et l’idée que l’homme et la femme partent en voyage, comme s’ils allaient en vacances avec leurs enfants. J’ai été très sensible à la mise en scène, à la tension qui monte de manière inéluctable. Je me souviens de cette séquence, effrayante, dans le café, où une gamine touche le ventre de la femme enceinte. Le suspense est très pervers : il faut tuer l’ancienne génération parce qu’elle a merdé et prendre sa revanche pour tout exterminer et tout recommencer. C’est ce que l’on comprend dès le générique et c’est cette liberté inhérente aux années 70 que je trouve très séduisante. Le sous-texte social dans les films d’horreur passe pour être la spécialité de Romero pour Zombie, mais on le retrouve ici aussi, dans ces œuvres européennes qui étaient capables de dire beaucoup à travers des images initialement destinées à un divertissement sanglant. »
LE VILLAGE DES DAMNES (Wolf Rilla, 1960)
« C’est un film que j’affectionne beaucoup même si, aujourd’hui, les effets spéciaux paraissent usités [il imite le bruit]. Il y a quelque chose de très british dans le langage. Tous les personnages s’expriment comme George Sanders. Le mélange de la raideur du film britannique et de l’invasion extra-terrestre demeure la grande idée de Wolf Rilla. Je reste marqué par la scène d’ouverture où chacun est frappé d’amnésie et semble incapable de se souvenir de ce qui a pu se passer. Le mystère reste entier et le spectateur n’est pas plus avancé que les personnages. Ça permet de faire fonctionner l’imagination. De manière générale, je suis fan des films qui ne veulent pas donner de justification et qui n’avancent aucune explication. Dans la vie de tous les jours, parfois, on ne comprend pas. C’est là que l’on peut puiser nos peurs et saisir ce qui nous dépasse. Par exemple, je ne comprends toujours pas Les oiseaux, de Alfred Hitchcock, dans le bon sens. On est d’accord que les oiseaux deviennent fous mais pourquoi ? Est-ce parce que Tippi Hedren a acheté ces deux inséparables ? Ou est-ce qu’une force étrange qui émane de la frustration de ce petit village? Je ne sais pas. Mais j’aime le mystère de cet univers. D’une certaine façon, je suis assez fan des films de Michael Haneke. Je sais qu’il ne fait pas l’unanimité et qu’il est de bon ton de le détester mais je suis persuadé que c’est un fan d’horreur qui s’ignore. Il suffit de voir La pianiste qui est construit comme un film d’angoisse : les scènes de sexe sont aussi traumatisantes que des scènes de meurtre. Mais s’il m’entendait affirmer ça, je pense qu’il me détesterait. »
VINYAN (Fabrice du Welz, 2007)
« Je pense que Fabrice du Welz a cherché à se rapprocher des films d’horreur et fantastiques des années 70. La folie du film vient de son irrégularité : parfois ça fonctionne, parfois ça ne marche pas. Mais, sans ça, le film n’aurait pas été aussi puissant. Dans l’esprit, ça m’évoque beaucoup le roman Au cœur des ténèbres, de Joseph Conrad. C’est un voyage dans la jungle dont il me reste encore aujourd’hui des images assez puissantes. »

