C’est l’histoire d’un homme sans histoire à qui il va arriver des histoires. Ron (Tim Robinson) a apparemment tout, et tout fait, pour mener une existence tranquille à en devenir transparent : un emploi stable dans la construction de centres commerciaux, une épouse attentionnée, deux enfants pour qui tout semble aller. Puis tout bascule en un claquement de doigts, lorsqu’il se casse la figure sur scène lors de la présentation d’un nouveau centre commercial. La cause : une chaise défectueuse.
D’emblée, se pose la question de la réaction en société. Comment gérer cet incident dans un monde de l’entreprise qui est aussi celui des apparences, des grades, de la façade policée ? Avec la dérision, bien sûr, tout d’abord, façon « haha qu’elle était belle et drôle, ma chute », avec un sourire smiley de façade. Ce qui désamorce les non-dits chez les collègues, qui n’osaient pas lui dire à quel point sa chute était à mourir de rire et qu’entre eux, ils se foutaient quand même drôlement de sa gueule. Mais Ron, au-delà de cette humiliation qui file un coup à son autorité de petit chefaillon rigoriste à veste et à lunettes, comprend mal, au fond, comment cela a pu se passer.
C’est le point de départ d’une question, d’une réflexion qui va l’amener à enquêter sur la vilaine chaise responsable de son malheur qui, en explosant, a aussi explosé le peu de dignité qui lui restait. Il s’intéresse à son fabricant, à son service client, qui ne répond pas ou répond à côté, à ses employés, qui, bizarrement, pourraient bien ne pas être de vrais employés. Et naissent alors de réelles obsessions : et si cette chaise cassée nous menait tout droit vers la piste d’un vaste complot international ?
On a envie d’y croire tout en craignant que ce soit facilement résolu avec cette piste de la dépression nerveuse et du « c’est-une-tempête-dans-sa-tête ». Ce serait évidemment trop facile, trop évident, trop commode et donc trop décevant. Cette série, créée par Tim Robinson et Zach Kanin, anciens du Saturday Night Live, a une ambition plus grande : nous inviter à ne pas passer à côté des choses compliquées. Il y a bien une résolution à l’affaire. Elle surgit lors des cinq dernières minutes comme un éclair, dernière pièce du puzzle où soudain tout s’éclaire. Elle a au moins deux mérites : c’est une excellente chute à une série sur une chute et elle résume exactement tout ce qui s’est passé pendant les huit épisodes, à savoir ce sentiment rare d’assister à quelque chose de terriblement drôle et de profondément angoissant.
Sous couvert de satire du monde du travail, Tim Robinson et Zach Kanin réussissent ce que l’on appellera en toute simplicité un exploit : faire du David Lynch sans jamais chercher à faire du David Lynch. Pas de Laura Palmer, pas de beauté ruinée, pas de cadrage bizarre, pas de pièces rouges, ni même de créatures d’un autre monde. Juste l’environnement le plus trivial, le plus ennuyeux, le plus prosaïque, le plus anti-sériel : le monde du travail, ses conventions, ses hypocrisies, ses planqués derrière leurs ordinateurs… patiemment ausculté pour le rendre brusquement bizarre, sensible, fascinant. Bref, faire circuler un profond mystère, mal définissable, là où a priori il n’y en a pas du tout.
Quoi de plus banal qu’une chaise, au fond ? Rien, mais derrière cette banalité de chaise d’open space d’un promoteur immobilier se cache de toute évidence un monde souterrain, à l’image de cet insecte qui surgit sur un bureau et entre dans un smartphone. D’où vient ce bug ? On ne sait pas, mais sa simple bizarrerie se suffit à elle-même. La mécanique de la série, c’est de répondre « parce que » à tous les « pourquoi », de superposer les bizarreries sans jamais sur-signifier la bizarrerie. Ça nous échappe complètement et pourtant le monde continue de tourner. Une tension avec la serveuse d’un restaurant à cause de la fréquentation d’un centre commercial ? Tout est possible. Une chienne qui a disparu et qui retrouve son propriétaire derrière des bois dans une maison où se cache un mystère plus grand ? Aussi. Un collègue qui fait des bulles pendant une réunion de travail ? Itou. Un SMS reçu de la part d’un destinataire qui vous espionne depuis un placard ? Évidemment. Et encore, on n’a pas parlé du vendeur de chemises rafistolées, du vendeur de porno qui vole toutes les photos d’un portable, du rade de fin du monde peuplé de drogués, du baiser forcé pour dédouaner un couple en adultère, des indices abscons que seuls le personnage principal et sa logique comprennent.
Le personnage dit non, tout le monde dit oui. Rien n’est normal, tout est normal. Dans le monde aseptisé de cette banlieue américaine sans aspérité, où le gazon est bien tondu mais où les insectes grouillent, on s’habitue à tout, à la médiocrité, à la vulgarité, à la bêtise, à l’ennui, à l’atroce. Et quand on cherche, quand on se réveille et qu’on ouvre les yeux, ce qui déconne explose au visage. Moralité : pour la quiétude mentale de tout le monde, mieux vaut rester assis sur sa chaise et prendre du Tranxène. Et tant pis si on a envie de hurler comme le héros, qui n’est pas un héros. Qui peut aussi être un pleutre, un opportuniste, un mec qui ne s’arrête pas en voiture lorsqu’une collègue frôle l’accident. Mais qui aimerait être pris en photo et gratifié sur les réseaux sociaux lorsqu’il fait quelque chose de bien. En plein dans la société d’apparences et en même temps en dehors, très confortablement installé dans sa vie privée et en même temps prêt à la saccager, quitte à éclabousser les membres de sa famille.
Ce rêve de vie devient un cauchemar de vivre. La peinture d’un monde soudain déréglé, aux allures d’asile grand ouvert, où seul l’humour peut sauver. L’amour aussi sauve, même quand il ne se dit pas. Un geste ou un regard, comme celui que porte une fille à son père et qui, par amour, pour se rapprocher de lui, le rejoint dans son monde pour lire la même carte des obsessions et maintenir un lien pourtant défait. Bienvenue dans le monde kafkaien de Ron, joué par Tim Robinson, géniale grande tige qui prolonge le malaise de sa précédente série (à sketch) I Think You Should Leave et incarne chaque scène avec l’envie de se pincer pour voir s’il ne rêve pas. Un monde qui est le sien, avec sa logique illogique, et qui est un peu totalement le nôtre aussi. Pourquoi ? Parce que.
Depuis 2025 | 30 min | ComédieCréée par Tim Robinson, Zach Kanin Avec Tim Robinson, Lake Bell, Sophia Lillis Nationalité U.S.A. |
Depuis 2025 | 30 min | Comédie


