« The Canyons »: enquête sur le film maudit de Paul Schrader

« The Canyons » pourrait bien être le dernier « film à scandale avec des stars ». Enquête sur un tournage tourmenté et sous tension en direct de Hollywood.

En surface, The Canyons avait tous les atours pour devenir culte. Pour commencer, il y a Paul Schrader à la réalisation. Cinéaste marqué par sa jeunesse calviniste, hanté par des obsessions (la foi, la rédemption), ayant commencé comme scénariste pour Martin Scorsese (Taxi Driver), qui déteste Hollywood depuis qu’il a été viré il y a dix ans du tournage de L’Exorciste : Au commencement.

On lui doit American Gigolo – qui réussissait à « glamouriser » Richard Gere ; Hardcore, la croisade expéditive d’un père de famille à la recherche de sa fille dans l’industrie pornographique ; Etrange Séduction, une variation de Ne vous retournez pas de Nicolas Roeg avec Christopher Walken tout de blanc vêtu et pourtant diabolique ; ou encore un remake sexy de La Féline, de Jacques Tourneur. L’auteur de tous ces films n’a pas digéré cette humiliation suprême : être remplacé en plein tournage par Renny Harlin.

Ensuite, il y a l’écrivain Bret Easton Ellis au scénario : l’écrivain devenu hater sur Twitter, régulièrement adapté au cinéma (Les lois de l’attraction, de Roger Avary ou encore American Psycho, de Mary Harron avec Christian Bale et sa tronçonneuse). Il a été le premier à balancer des infos exclusives sur The Canyons via le réseau social, à commencer par le sujet : « la quête de cinq post-adolescents avides de pouvoir, d’amour, de sexe et de succès dans le Hollywood de 2012« . Ce qui, entre nous, aurait parfaitement sied à n’importe quel épisode de télé-réalité.

Enfin, il y a un casting sexy : une starlette dévergondée et une star du X en couple vedette. Ainsi, Lindsay Lohan, égérie Disney devenue icône trash rompue aux frasques-judiciaires, donne la réplique à James Deen, alias Bryan Rothstein, roi du gonzo qui compte à son actif plus de 1400 vidéos X.

L’un des premiers films « crowdfunding »

Pointe de la mode : The Canyons est un film viscéralement 2.0 Grâce au réseau social Mobli, des actrices et des acteurs pouvaient poster leurs essais vidéo, enregistrés via webcam et Iphone, dans l’espoir de décrocher un rôle. Nanti d’un budget dérisoire de 250 000 euros (dont 90 000 dollars apportés par l’écrivain-scénariste Bret Easton Ellis, le réalisateur Paul Schrader et le producteur Braxton Pope), The Canyons a également pu compter sur la générosité des internautes de Kickstarter – ces derniers alléchés ont donné 160 000 dollars (sur un objectif de 100 000).

Puis le drame est venu avec la parution d’un article dans le New-York Times. Un article rédigé par Stephen Rodrick, journaliste qui a assisté au tournage dans son intégralité, intitulé « Voilà ce qui arrive lorsqu’on engage Lindsay Lohan dans un film », et qui révélait un peu à la manière de Kenneth Anger dans son génialissime Hollywood Babylone les frasques secrètes du tournage de ce thriller érotique fauché et arty. A force d’excès, Lindsay Lohan, qui pensait décrocher le rôle de sa carrière, a vu toute une équipe se retourner contre elle. La star devait accepter d’être payée 100 dollars par jour (plus des gains sur les éventuels bénéfices) et de tourner quelques scènes de sexe.

Scandale à Hollywood

Hélas pour elle, Lindsay Lohan a tout planté dès le premier jour du tournage, tombant malade à cause de ses soirées arrosées avec Lady Gaga. Elle a par la suite refusé de tourner dans une scène hot avec James Deen, avant de se réfugier dans un placard en pleurant. Paul Schrader l’a d’abord menacée en lui rappelant qu’elle avait signé un contrat avant de se calmer, d’essayer de dialoguer avec elle et de la convaincre de revenir tourner cette scène. Quelques jours plus tard, Schrader a voulu virer son actrice avant de la réengager face à tant de détresse. Il a lui aussi transgressé les règles en tournant avec la star en caméra cachée dans un centre commercial sans autorisation.

Dans la foulée, James Deen regrette d’avoir eu à « travailler avec un enfant qui pique des crises » alors qu’en tant qu’acteur porno, il est habitué à « collaborer avec des adultes bien élevés« . Quant à Paul Schrader, il compare Lindsay à Marilyn Monroe. A raison.

La comparaison n’est pas innocente, évidemment, puisque tel quel, The Canyonsaimerait évoquer Les Désaxés de John Huston (1960) dans lequel trois personnages désabusés se rencontraient et entamaient une brève relation. Très vite, la réalité dépassait – et rattrapait – la fiction. Le scénario écrit par Arthur Miller renvoyait partiellement à la crise que ce dernier vivait à l’époque avec Marilyn Monroe – ce sera le dernier film de l’actrice comme celui de Clark Gable, décédé douze jours après la fin du tournage. Monument de tristesse du cinéma Hollywoodien des années 60, lui aussi hanté par la mort.

Lors des premières projections de The Canyons, personne (ou presque) n’est content à commencer à Bret Easton Ellis qui tweete : « J’ai écrit un film noir stylisé. Et Schrader en a fait un film de Paul Schrader » et Steven Soderbergh, toujours open pour remonter les films des autres, a proposé de faire un nouveau cut du film « en trois jours » pour que ce soit plus digeste. Ambiance! Tout ce buzz était savamment orchestré avant la sortie dans les salles américaines le 5 août – et parallèlement en VOD – et une présentation un mois plus tard en fanfare à la Mostra de Venise l’année dernière. Il nous arrive quelques mois plus tard, ce mercredi 19 mars dans les salles en France.

En substance, le discours du film sur la mort du cinéma indépendant et tous les gossip (les caprices de Lindsay Lohan, son manque de rigueur, les overdoses, les disputes, les remontages etc.) qui l’entourent sont plus intéressants que ce que l’on voit à l’écran. A savoir un triangle amoureux dans le milieu de cinéma, plus intéressé par le pouvoir et l’argent que les travellings.

« The Canyons » de Paul Schrader avec Lindsay Lohan et James Deen. Sortie le 19 mars 2014.

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