Faux film précieux, bombe à retardement dissimulée sous un écrin de mousseline, Des anges et des insectes (1996) était un sacré film en costumes, où un naturaliste explorait les travers de la bourgeoisie comme un terrier d’insectes et découvrait, sous son vernis, des tunnels de secrets et la pourriture abondante. Oublié depuis, cet exercice périlleux aura pourtant donné suite à un autre film très étrange, adaptation littéraire une fois de plus, où le réalisateur Philip Haas trouvera cette fois une alliée en la personne de sa compagne Belinda Haas. Et il est fort possible que The Blood Oranges, son film suivant, soit arrivé à la mauvaise époque: la fin des années 90 rimait (hélas!) avec la fin des thrillers érotiques et causer coquinerie de couples n’intéressait plus grand-monde. Crash de David Cronenberg, faut dire, était passé dans le coin… Mais il serait bête de ranger le film de ce cher Philip Haas dans la catégorie provoc’, encore moins dans le rayon grand mystère hanté comme pouvait l’être Étrange Séduction, de Paul Schrader, autre grand film de couples qui se mélangent pour le pire. Entre la carte postale, la tragédie à rebours et les désirs défaits, quelque chose s’y passe.
À l’orée de la libération sexuelle, un couple anti-monogamie en accueille un autre, les bras chargés d’enfants, la ceinture bien attachée. Elle est une mère un peu usée et lasse. Lui un photographe manchot à l’esprit torturé. De l’autre côté de la barrière, le couple de tentateurs est formé d’un beau parleur aux allures de professeur (Charles Dance) et d’une créature piquante qui embrasse des squelettes (Sheryl Lee). Et rien ne se passera comme prévu, échappant de peu à un simple épisode d’Emmanuelle. Car, faut-il le préciser, tout se déroule dans une province jamais nommée, l’Italie ou le Mexique peut-être, où le duo insaisissable est parti vivre le fantasme d’une Illyrie imaginaire. L’hédonisme et rien d’autre, à l’ombre des conventions et du reste du monde.
Si The Blood Oranges n’a pas la finesse de Des anges et des insectes, allant jusqu’à reprendre le motif de la révélation «so shocking» en fin de bobine, on peut se laisser charmer par ce chassé-croisé à la mélancolie persistante, ne serait-ce que pour le couple Dance/Lee. Une voix et une présence carabinée, d’un côté; le sourire de l’éternelle Laura Palmer de l’autre, ici brune et sautillante, à l’époque enfermée dans des polars et des drames érotiques de pacotille. Le plus étonnant dans l’affaire, c’est d’y entendre le score d’un Angelo Badalamenti très inspiré, avec une composition envoûtante qui, ainsi collée au visage de Sweet Sheryl, nous ramène vers d’inévitables cimes lynchiennes (que le film n’emprunte pas réellement soyons honnête). Sous la pulpe dégoulinante, l’amertume de cette impossible mélange a quelque chose de poignant, très possiblement grâce aux vertus des trois noms susnommés. Et pour le plaisir de retrouver l’érotisme parfois vénéneux qui hantait déjà le précédent film de Haas; le cinéaste prenant toujours un plaisir évident à filmer tous les corps qui se découvrent au milieu des oranges sanguines, ou alors corsetés dans des cilices de fortune… J.M.
Réalisation: Philip HaasScénario: Belinda Haas & Philip Haas Avec: Charles Dance, Sheryl Lee, Colin Lane |

Réalisation: Philip Haas