« The Blade » de Tsui Hark disponible en DVD

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Avant de devenir un phénomène de mode, le cinéma d’arts martiaux (à l’opposé du kung-fu, le wu xia pian) en provenance de Hong Kong a brillé à maintes reprises dans des films qui, à l’intérieur d’un cadre strictement respecté, délivraient quelques fulgurances. On a souvent été tenté de rapprocher le wu xia pian (film de sabre) du film de cape et d’épée mais un nouveau visionnage de The Blade confirme de manière définitive qu’il faut davantage parler de western tant les enjeux sont les mêmes. C’est amusant parce que ce sont deux genres qui ont connu les mêmes fondements, les mêmes excès, les mêmes grandes réussites estampillées cultes mais également le même regard crépusculaire sur la perte des valeurs et finalement la même désuétude. Si on s’amuse aux correspondances, disons-le d’emblée : The Blade est grosso modo l’équivalent d’Impitoyable, de Clint Eastwood. Ce qui n’est pas rien.

Retour aux sources
N’en déplaise aux aficionados du réalisateur de Time & Tide, le maître du wu xia pian demeure Chang Cheh (La Rage du tigre), immense source d’inspiration pour John Woo et Quentin Tarantino, qui a initié l’histoire du sabreur manchot. Après, chacun est libre d’avoir ses préférences en ce qui concerne les déclinaisons du sujet : Raining in the mountain, de King Hu, fonctionne en réponse à la fureur du film précité ; Histoires de fantômes chinois, de Ching Siu-Tung, propose une intéressante alchimie de wu xia pian et de fantastique ; L’Auberge du dragon, de Raymond Lee, évoque Rio Bravo avec deux actrices impeccables (Maggie Cheung et Brigitte Lin) et un soupçon de transgression (un chouia de cannibalisme) ; Jiang Hu, de Ronny Yu, se présente sous la forme d’une histoire d’amour impossible sur fond de références mythologiques à la fois au clan Wu Tang comme au Jiang Hu ; Les cendres du temps, de Wong Kar-Wai, se révèle au fil de ses bobines un exercice de déconstruction courageux mais déroutant et esthétisant. Néanmoins, celui qui a exploité le genre le plus subtilement demeure Tsui Hark (Zu, les guerriers de la montagne magique, Il était une fois en Chine…).

Parmi tous les avatars plus ou moins réussis, The Blade, le film de Tsui Hark s’impose certainement comme la relecture la plus virtuose, la plus stylisée et la plus marquante de la légende du sabreur manchot. Essentiellement parce que le classicisme de son canevas est revigorant (c’est parfois même simple, tragique et beau comme pouvait l’être L’inconnu de Tod Browning avec son Lon Chaney manchot) et que sa sauvagerie se révèle par ailleurs aussi fascinante qu’inouïe. Elle a été orchestrée par un pro qui est avant tout un metteur en scène dont on ne compte plus les idées par plan (la caméra virevolte en même temps que les personnages). Considéré aujourd’hui à juste titre comme un must, le film a pourtant été un échec cuisant au box-office si bien qu’il a marqué la fin de l’ère du wu xia pian remis au goût de la mode avec Tigre et Dragon, d’Ang Lee, compilation du meilleur du genre avec de belles actrices pour séduire les néophytes dont la seule grosse anicroche résidait dans son occidentalisation excessive et dommageable pour les puristes.

Processus simple : The Blade doit se lire comme le remake de The One Armed Swordsman, de Cheng Cheh, qui a fait l’objet de multiples adaptations (fort de ce succès, Cheh a réalisé une nouvelle version baptisée La rage du tigre (The new One Armed Swordsman), en 1971) qui peut déjà lui-même se lire comme une variation des films de chambara étant donné que le personnage de sabreur manchot est en réalité un cousin éloigné de Zatoichi qui lui aussi est épéiste (mais également masseur et aveugle). Hark le sait pertinemment et ne le cache pas. Récemment, Takeshi Kitano a rendu un hommage extrêmement jubilatoire à la saga en y apportant quelques éléments de subversion discrets. Le synopsis de The Blade est d’une simplicité réjouissante. Ding On et Tête d’acier sont deux amis forgerons avant d’être épéistes qui sont aimés par Siu Ling, la fille du maître de la fabrique. Orphelin recueilli par la maître, Ding On apprend que son père a été tué par Fei Lung, chef d’une bande de brigands. Il prend le sabre précieusement conservé dans une relique pour se venger. Il arrive et il n’est pas content. Siu Ling part à sa recherche et tombe sur un groupe de bandits. En venant à son secours, Ding On perd un bras et tombe au fond d’un ravin. Par chance, un paysan orphelin le recueille et en découvrant un manuel d’escrime, met au point une technique pour combattre avec une seule main. Il revient et il n’est pas content.

he Blade, wu xia pian plus ou moins crépusculaire (même si certains, dans de grandes discussions cinéphiles, contestent cette appellation), contient en apparence tous les codes du film de sabre, depuis les personnages, forgerons épéistes, qui obéissent au code de l’honneur chevaleresque et sont confrontés à des choix complexes, jusqu’aux spectaculaires scènes de combats disposées à intervalles réglementaires. Les personnages cachent tous des faiblesses ou des ressources insoupçonnées qui les obligent à prendre des décisions difficiles. Sauf qu’à l’intérieur de ce système a priori verrouillé, se cache un chant du cygne flamboyant où le réalisateur bidouille les us et coutumes d’un genre en décrépitude, en privilégiant essentiellement un personnage féminin comme narrateur via la voix-off, en exaltant des valeurs chevaleresques auxquelles on ne croit plus et en pimentant son hommage sublimé en lorgnant du côté de la source originelle d’inspiration (les excellents Baby Cart) et quelques grands édifices nippons (la scène finale cite de manière ouverte La Vie d’un tatoué, de Seijun Suzuki).

Mais on doit surtout voir The Blade comme un film-somme qui contient le meilleur de Tsui Hark sans pour autant que cela ressemble à la sempiternelle compilation pour cligner ostensiblement à l’œil du profane. Si les correspondances avec l’objet d’origine sont incontestables, il n’en reste pas moins que le résultat demeure éminemment et suprêmement personnel avec une quête vengeresse et identitaire tordue, des personnages viscéralement tragiques, une histoire d’amour romantique, romanesque, contrariée et surtout un style sang-pour-sang noir insensible aux compromis d’usage. Qu’il s’agisse de montrer du cru (dans la première scène – prémonitoire et barbare –, un chien se fait prendre dans un piège parce qu’il est pavloviennement attiré par un morceau de viande) ou du sensuel (foultitudes de fragments érotiques), Hark arbore fièrement ses acquis (l’enthousiasmant Green Snake), et enchante les mirettes.

Le reste du film, suffisamment beau pour se passer de commentaires inutiles et éviter la longue liste de substantifs, relève des éloges attendus : les décors et costumes sont sublimes, la caractérisation des personnages soignée, les interprètes ad hoc (dont Chiu Man-Cheuk, déjà remarqué dans Il était une fois en Chine 4 et 5), les chorégraphies révèlent une fluidité rarement atteinte et les scènes d’action impressionnent durablement. En bien des circonstances, le travail visuel – jeu sur la lumière et les couleurs, élégance des mouvements de caméra, maîtrise des scènes de foule, profondeur de champ – génère une grande admiration. La beauté de ce grand spectacle qui fustige tout pastiche est à peine contrariée par quelques menues maladresses narratives comme le recours à la voix-off un chouia paraphrasante ou les dialogues trop sentencieux sur la vengeance. Mais de tous ces défauts, on finit par s’en contrefoutre tant ils finissent par servir l’énergie hystérique du film. Que ceux qui pensent que Tsui Hark a usurpé sa réputation d’immense metteur en scène (ou simplement ne le connaissent pas) succombent à ce qui ressemble au parangon féerique et chatoyant d’un genre mille fois fréquenté mais rarement transcendé de la sorte.

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