S’il fallait trouver un point commun aux films d’Ali Abbasi jusqu’ici, on pourrait poser qu’il explore la part de monstruosité en l’homme sous ses différentes manifestations. C’était le cas dès son premier long métrage Shelley, un thriller horrifique prénatal à la Rosemary’s baby. Abbasi avait poursuivi avec Border, en faisant se rencontrer l’animalité et l’humanité dans un mélange réussi de réalisme social et de conte de fées. Les nuits de Mashhad retraçait l’histoire vraie d’un tueur de prostituées persuadé d’œuvrer pour la bonne cause. The apprentice est aussi une histoire vraie, qui s’appuie sur le travail d’investigation du journaliste Gabriel Sherman à partir de l’hypothèse selon laquelle Donald Trump a été largement façonné par celui qui fut son mentor, l’avocat Roy Cohn.
L’affaire démarre à la fin des années 70. New York est en faillite et menace de sombrer dans la décrépitude et la criminalité. Le jeune Donald Trump, 27 ans, est vice-président de l’agence immobilière de son père, un marchand de sommeil cupide et arriviste, qui ne rate pas une occasion de rabaisser ses fils, en particulier l’aîné, dont il assimile le métier (pilote de ligne) à celui de chauffeur de bus. Il préfère Donald qui, au moins, a suivi la même voie que lui. C’est en cherchant à élargir son réseau que le jeune Trump rencontre dans un club privé Roy Cohn, un juriste crapuleux tristement célèbre: avant de défendre la mafia et de conseiller Richard Nixon, il a envoyé les Rosenberg à la chaise électrique, et pris une part active à la chasse aux sorcières aux côtés de Mc Carthy.
Derrière la naïveté et la maladresse du jeune Trump, Cohn devine une ambition colossale et entrevoit la possibilité de faire de lui un disciple. Il le prend alors sous son aile et lui enseigne ses trois règles fondamentales: toujours attaquer; mentir sans arrière-pensée, car la vérité n’existe pas; ne jamais admettre la défaite, toujours revendiquer la victoire quelles que soient les circonstances. Cohn prouve l’efficacité de sa méthode en assurant la défense de la famille Trump, impliquée dans un scandale de discrimination raciale. Ils sont sûrs de perdre, les preuves sont accablantes, mais Cohn gagne le procès en faisant chanter le juge, photographié au Mexique en compagnie de prostitués mâles. Ironiquement, Cohn était lui-même homosexuel, mais s’en cachait en faisant mine de partager les positions violemment homophobes du camp conservateur. Épaté, Trump met en pratique ce qu’il apprend. On le voit se transformer, gagner de l’assurance et se comporter de façon de plus en plus agressive et grossière.
Abbasi s’appuie sur l’enquête très documentée du journaliste pour raconter en évitant toute interférence la succession de faits contribuant à la construction de celui qu’on connaît aujourd’hui comme un monstre de narcissisme boursouflé, dénué de toute forme d’empathie, mythomane par nécessité et arriviste à un point tel que la question de savoir s’il croyait à ses propres mensonges n’a plus aucune importance. Le seul moment où Trump laisse transparaître un soupçon d’affect survient lorsqu’il apprend le suicide de son frère alcoolique, mais sa réaction est ambigüe, et on n’est pas sûr qu’elle soit dictée par un résidu de conscience familial, par la culpabilité (il a jeté son frère quand celui-ci lui a demandé de l’aide), ou s’il n’est pas en train de calculer qu’une telle information risque de lui être préjudiciable. Il était aussi obséquieux avec les forts qu’impitoyable avec les faibles, ce qui lui donnait l’occasion de mettre en pratique la première règle consistant à attaquer. C’est ce qu’il a fait lorsque sa femme Ivana l’a vexé en lui rappelant qu’il était gros, chauve et impuissant. Alors, dans un accès de rage puérile, il l’a violée. Le film montre aussi comment Trump montait en puissance à la même vitesse que Cohn perdait de la sienne. Et c’est lorsque Cohn a été affaibli par le sida (ce que Cohn a toujours publiquement démenti, prétendant être atteint d’un cancer du foie) que Trump s’est senti libéré de son mentor et en a profité pour l’humilier avant de l’oublier complètement.
Le film doit beaucoup de sa force à ses interprètes. Dans le rôle de Trump, Sebastian Stan fait ce qu’il faut pour illustrer une évolution mentale qui transparaît à l’extérieur, l’acteur prenant progressivement les expressions faciales et la gestuelle si particulières de son modèle. Le père est joué par Martin Donovan, méconnaissable en arriviste veule, méchant, et au bord de la sénilité. Le vrai génie est le reptilien Jeremy Strong, qui réussit (comme il l’avait fait dans la série Succession), à rendre Cohn presque touchant, alors que c’était un être foncièrement abject. Le film se termine par le moment où Trump, au cours d’une interview, prend à son compte les principes que lui a inculqués l’avocat, en se gardant bien d’accorder à celui-ci le moindre crédit. C’est une fin abrupte, et un brin frustrante, compte tenu de la fascination dans laquelle le film nous a tenus jusqu’ici, mais elle est logique puisque le programme est rempli: Trump est devenu la créature de Cohn, et il s’est affranchi de son créateur. C’est bel et bien un film de monstre, et il n’a rien de comique, en dépit de certaines énormités qui prêtent à rire. Il suffit de se rappeler comment, en 2016, une bonne partie des observateurs ne croyaient pas une seconde que les électeurs américains voteraient pour un tel bouffon. Il n’y a rien eu de drôle dans ce qui a suivi.
9 octobre 2024 en salle | 2h 00min | DrameDe Ali Abbasi | Par Gabriel Sherman Avec Sebastian Stan, Jeremy Strong, Maria Bakalova |
9 octobre 2024 en salle | 2h 00min | Drame