S’appuyer sur une parabole pour mieux dénoncer le réel. Sorti quatre ans après le coup d’État brésilien ayant mené à la dictature, Terre en transe reste une pilule bien amère. Trop vif, trop juste et trop pénétrant. Les courants politiques de l’époque, de gauche comme de droite, ont attaqué cette œuvre au vitriol. Une mise en abyme étonnante qui n’est pas sans évoquer le héros du film, poète idéaliste pris en étau dans une tempête électorale et… idéologique.
Tambour battant, le sénateur Don Felipe Vieira (José Lewgoy) regroupe ses conseillers pour une réunion de crise. Les manifestations grondent et le pouvoir menace de lui échapper. Paulo Martins (Jardel Filho) journaliste indépendant et poète, tiraillé entre l’élu populaire et le conservateur populiste Porfirio Diaz (Paulo Autran) se révoltera lorsqu’il réalisera l’hypocrisie inhérente et interchangeable des sphères du pouvoir. Livrant ses pensées à voix haute, dans une lutte intimiste, l’artiste nous racontera les événements ayant mené à ce fiasco et son parcours, de son ascension politique à la désillusion, par son incapacité à servir une cause juste. Un idéal qui se révélera progressivement impossible, surtout lorsque état et corruption agissent de concert…
Sur fond de chants populaires, le générique s’ouvre par un travelling aérien balayant l’océan, ode aux profondeurs et au mystère, pour se heurter au continent, symbole des réalités pragmatiques et du terre-à-terre. Le pays fictif au cœur du récit, Eldorado et sa province Alecrim, se présente comme un miroir au Brésil bouillonnant du début des années 60. Si l’œuvre peut être vue comme un simple thriller politique (le film foisonne de figures-clés: du citoyen au mentor en passant par la figure du héros facilement assimilable pour le spectateur), il témoigne néanmoins des bascules sociales de son époque. Entre représentations, jeux de pouvoir, luttes d’influence et stratégies permanentes, le film offre une plongée dans une terre déchirée comme jamais, écartelée entre les préoccupations socialistes et terriennes d’une part et la sauvegarde des élites, appuyée par la religion d’une autre. Perdu dans ce maelström, l’individu pèse bien peu finalement… Cette dualité et cette confrontation, nous la retrouvons dans la mise en scène, dans ce mélange de tourbillonnement extatique porté par une bande-son métissée (bossa nova, jazz électrique, fanfare, percussions, chants traditionnels) où nos personnages se perdent et se déploient; et d’instants plus contemplatifs dans lequel Glauber Rocha louvoie entre ses personnages qu’il iconise et les cadres, subtilement évocateurs, qu’il pose (les séquences figeant le héros dans un idéal romantique et révolutionnaire notamment, évoquant le cliché de Robert Capa: Mort d’un soldat républicain).
Chose surprenante, le long-métrage est ponctué de gimmicks (récit décousu, incrustation de textes sur l’image, rupture du quatrième mur, caméra portée, arrêt brutal de la musique, jump-cut, etc), ô combien typique d’une certaine… Nouvelle Vague (période À bout de souffle). On ne s’en étonnera pas: Glauber Rocha sera le chef de file du Cinema Novo, un mouvement cinématographique similaire au renouveau français, et caractérisé par son immersion dans la réalité sociale du Brésil (excluant donc l’imagerie carte postale, alors populaire dans les productions d’époque). Si Terre en transe adopte une forme aussi libre ici, c’est ironiquement pour mieux dénoncer la perte de la liberté. Comme attendu, ce film iconoclaste ouvrira la voie. D’une façon globale, nous pensons immédiatement à Z de Costa-Gavras, sorti 2 ans après, et partageant des similarités thématiques troublantes: un pays fictif, voire indeterminé, dans lequel se trament des crises politiques et territoriales déchirant le peuple et ses élites, et les précipitant vers l’inévitable. Mais pas seulement. Le personnage principal de Rocha, aussi unique qu’il soit, évoque une des nombreuses facettes du héros contestataire, à savoir l’homme de lettre pris dans la révolution. Du journaliste au cœur de la tourmente communiste dans Reds (Warren Beatty, 1981) à l’écrivain cubain gay d’Avant la nuit (Julian Schnabel, 2000) en passant par le jeune auteur transfuge de Martin Eden (Pietro Marcello, 2019), Paulo Martins partage comme eux un goût pour l’idéalisme, la lutte et les mots, refusant toute forme de compromission… quitte à faire cavalier seul. Seulement, l’écriture demande un facteur indispensable: la liberté de conscience. Tout l’inverse de la politique… Grâce à ses aspirations, notre poète ici transcendera les dualités et ouvrira une troisième voie, résolument libertaire, car individuelle. Dans le flot sonore des conflits, contre la vulgarité et les passions veules, seuls demeurent le geste, l’intention, la beauté éphémère et absolue. Quand nous ne savons plus quoi dire, l’art est encore la seule issue viable. M.S.
| Titre original : Terra em Transe Réalisation : Glauber Rocha Scénario : Glauber Rocha Acteurs principaux : Jardel Filho, José Lewgoy, Paulo Autran, Glauce Rocha Pays d’origine : Brésil Genre : Drame, historique Durée : 115 minutes Sortie : 1967 |
