Sympathy, on ne sait pas, mais vengeance, c’est certain.
PAR JEAN-FRANCOIS MADAMOUR
Ryu est un ouvrier sourd et muet, dont la sœur est en attente d’une opération chirurgicale. Son patron, Dongjin, est divorcé et père d’une petite fille. Young-Mi, la fiancée de Ryu, est une activiste gauchiste. Lorsque Ryu perd son emploi et voit diminuer les chances d’opération de sa sœur, elle lui propose de kidnapper la fille de Dongjin. La rançon obtenue servirait à pouvoir soigner la sœur de Ryu. Mais le plan parfait tourne à la catastrophe…
Avant Old Boy et Lady Vengeance, Sympathy For Mr Vengeance est le premier film d’une trilogie consacrée à la vengeance et à ses conséquences, montrant comment un événement tragique va mettre en interaction deux mondes apparemment distincts d’un point de vue social. La tension devient intense au fur et à mesure que le rapprochement entre les deux histoires s’effectue, un peu à la manière de Chien Enragé (1949) d’Akira Kurosawa, autre magnifique illustration d’une confrontation sociale brutale dans laquelle un policier se lance à la poursuite du voleur de son arme et côtoie la misère d’un pays dévasté. Les critiques ont pour fâcheuse habitude de déceler une apologie de l’autodéfense tangible dans les films traitant de la justice personnelle. Cette remarque est parfaitement inappropriée dans le cas de Sympathy For Mr Vengeance puisque la vengeance est montrée ici comme un point de non-retour absurde où toute blessure infligée à l’autre sera immédiatement vengée par la suite.
Fort de la réussite de Joint Security Area, son thriller politique célèbre pour avoir figuré parmi les trois plus grands succès coréens et pompé par John McTiernan pour Basic, le réalisateur Park Chan-Wook peut tout se permettre. Et avec Sympathy For Mr Vengeance, continue d’ausculter l’être humain sous son angle le plus sombre avec une caméra-scapel. Son humour noir (le personnage principal du père endeuillé qui baille de fatigue devant une autopsie de fillette) fait des ravages question politiquement incorrect. Et les acteurs sont des bêtes qui crèvent l’écran: Song Hang-Ho impose un physique brut qui sied à un personnage blessé ; quant à Shin Ha-Kyun, il incarne avec une belle sobriété un handicapé incompris.
Comme dans tout film ultra violent qui se respecte, il n’y a aucune morale mais un romantisme discret, désabusé, poétique et profondément beau. Ces histoires d’amour (le père et sa fillette, l’handicapé et la terroriste…), moments d’émotion intenses, apportent quelques grammes de douceur dans un monde impitoyable. Surtout, elles montrent jusqu’où des êtres se révèlent prêts à se perdre par amour à l’instar du père vengeur, tellement déphasé par le décès de sa fille qu’il en a perdu toute raison et toute empathie. L’autre relation lie deux marginaux exclus de la société (un handicapé et la terroriste) qui se vengent eux-aussi à leur manière d’un système inacceptable. Qu’on se le dise: les personnages de cette tragédie sont foncièrement humains même si les choix qu’ils prennent sont monstrueux. Le film ne se permet à aucun moment de les juger, tout comme le spectateur qui ne peut pas dire ce qu’il aurait fait à leur place. Cette absence de concession ne l’empêche pas de constater l’aveuglement, celui de l’amour, et qu’ainsi ils n’ont pas pu contrôler la bête qui somnolait en chacun d’eux. Et qui somnole en chacun de nous…


![[LE MALIN] John Huston, 1979](https://www.chaosreign.fr/wp-content/uploads/2019/02/MALIN-FILM-1068x599.png)