S’ouvrant sur des shots désordonnés de coups de feu, ce film enchaîne un travelling vertical de poitrine pour le moins imposante jusqu’au regard confus de sa propriétaire (et avec elle, celui du spectateur)… avant que celle-ci ne nous soit révélée en contre-plongée dans le plus simple appareil (-photo). L’image de madame soulevant son sein et imitant, souligné d’un flash sonore, le geste de l’obturateur… rythmera les cartons du générique.
Un film pas cliché pour deux sous, vous êtes prévenus.
Sortie en 1974, Supernichons contre mafia (Agent Special 73, dans son titre originel en référence au tour de poitrine) sera l’un des plus grands succès commerciaux de sa réalisatrice. Pionnière sur le territoire masculin du sexploitation, autrice indépendante et multi-tâches (elle assure le scénario, la production et le montage), Doris Wishman a toujours suivi les règles du mercantilisme, mais selon sa propre sensibilité. C’est la rencontre avec la strip-teaseuse Chesty Morgan (qu’on verra quelques années après dans le Casanova de Fellini où elle joue une nonne nympho) et sa poitrine naturellement monstrueuse qui inspirera la réalisatrice, alors en recherche de gimmicks. De cette collaboration king size, deux longs en naîtront, la séquelle Mamell’s Story et notre film, plus décomplexé encore.
Appartenant au Roughies ou Kinky movies (films érotiques noirs et urbains), le film suit l’agente infiltrée Jane Tennay (Chesty Morgan) dont on écourte les vacances farniente, mission secrète oblige : son boss lui ordonne d’identifier et de neutraliser un chef de Cartel nommé Toplar, identifiable à sa cicatrice. Pour cela, un micro-appareil photo sera implanté dans le sein de l’héroïne, de sorte à capturer ce détail (les yeux de la blonde n’étant pas suffisants).
Vous l’aurez compris, le scénario d’espionnage sert ici de prétexte aux enjeux faussement accidentels, et officieusement polissons. Quant au gadget improbable, il servira d’excuse pour filmer la plantureuse poitrine bien sûr. Une panoplie d’objets et d’instants insolites se déploieront sous nos yeux ébahis : assommage de sous-fifres à coup de seins, boucle d’oreille ninjaku, étouffement par avalage de glaçons, rouge à lèvres explosifs et fuite ridicule en plate-forme shoes… jusqu’à la relecture système D de la scène de douche de Psychose ! Si peu excessif. Que voulez-vous, la réalisatrice est une magicienne : par une logique qui ne s’explique pas, ce qui est mauvais ici devient bon.
D’autant plus si l’on rajoute cette mise en scène, appuyant bien grassement (pour notre plus grand plaisir) ce qu’on n’aurait pas compris. Par sur-découpage d’inserts, les meurtres sont littéralement agencés comme faisant des pieds et des mains, on abuse des zooms et les séquences riches en suspense sont ralenties ou accélérées à la déraison sur un thème James Bondien fanfaronnant (cette course-poursuite hystéro, à faire rougir Le Driver de Walter Hill).
Paradoxalement, chez Doris, les contraintes techniques créent une mise en scène : l’insertion de gros plans d’objets divers sans importance entrecoupant les séquences (la réalisatrice aime filmer les pieds bien avant Tarantino) ; ou sa manie de filmer, durant les dialogues ampoulés, les réactions de l’auditeur plutôt que celles du locuteur (un réflexe lié aux contraintes budgétaires : ne pouvant tourner en son direct, elle est obligée de post-synchroniser).
Une contradiction frappe le visionnage cependant : celle d’une promesse (sur le papier) d’un spectacle censé susciter le désir… mais provoquant au mieux le voyeurisme, au pire la sidération. Comme dit l’expression : la quantité fait poison. Ici, elle confine à la satire, voire l’absurde. Parce qu’en définitive, les attributs de l’héroïne y sont démesurés, n’excitent peu ou pas du tout les autres protagonistes, et qu’en lieu et place d’un rythme à l’électricité coquine… domine l’apathie. L’inertie des acteurs est si appuyée qu’elle devient même une surenchère, selon qu’à cela s’égrènent les brisures accidentelles et successives du quatrième mur. Nous interrogeant presque quant au sens de toute cette entreprise.
L’ambivalence qui en résulte est involontaire et géniale toute à la fois : s’agit-il d’une subversion choisie des codes érotiques, ou d’une œuvre bis sans le vouloir par son outrance ?
Cette incompréhension, qui ne relève pas tant du paradoxe que d’un regard absurde, englobe Supernichons contre mafia d’un décalage délicieux, d’un allant aussi naïf que grotesque. Et donc chaos.
1h 13min | Action, PolicierDe Doris Wishman | Par Doris Wishman Avec Chesty Morgan, Saul Meth, Frank Silvano Titre original Double Agent 73 |
1h 13min | Action, Policier


