« Suis-moi je te fuis » / « Fuis-moi je te suis »: le diptyque de Kôji Fukada fissure les apparences de façon moderne, complexe et drôle

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C’est uniquement pour une question de durée que le film de Koji Fukada (sélectionné à Cannes en 2020) sort en deux parties à une semaine d’intervalle, mais il s’agit bien d’un seul et même film, qu’il faut voir en entier sous peine de passer complètement à côté. À l’origine, il est adapté d’un manga (Honki no shirushi de Mochiru Hoshisato) et a d’abord existé sous forme de série télé en 10 épisodes, dont le succès a incité Fukada à en réaliser une version cinéma d’environ 4 heures. Il y déploie son habituel savoir-faire pour en donner plus que le film ne laisse paraître, avec toujours ce risque de nous tenir à distance après nous avoir intrigués. Mais c’est un peu la caractéristique des deux personnages principaux.

Tsuji est un jeune trentenaire employé dans une fabrique de jouets et de feux d’artifices. Il vit une relation sans passion avec sa collègue Hosokawa, tandis qu’une autre collègue, la jeune écervelée Minako, le poursuit avec insistance. Tsuji esquive cette dernière sans jamais la repousser frontalement, de même qu’il n’est jamais franc avec Hosokawa, qu’il a l’air de supporter par habitude, comme s’il attendait de trouver mieux. Jusqu’au jour où il croise la route d’Ukiyo, une femme qui n’est pas de son milieu, et à qui il sauve la vie. Dès lors, elle n’arrêtera plus d’entrer et de sortir de la vie de Tsuji, d’une manière ambiguë, potentiellement gênante, mais définitivement obsédante. Elle est endettée, sans domicile, suicidaire, et liée à des gens dangereux. À son propos, Tsuji n’arrête pas de recevoir des avertissements inquiétants: elle n’attire que les ennuis, et s’il couche avec elle, il connaîtra l’enfer. Pourtant, lorsqu’elle apparaît, elle manifeste une candeur désarmante qui tape très vite sur les nerfs avec son habitude de dire sans arrêt sumimasenExcusez-moi»).

Théoriquement, elle correspond au stéréotype de la femme fatale, mais petit à petit, Fukada lui ajoute des couches de complexité au fil d’une intrigue encore fortement marquée par sa structure épisodique: au moment où on commence à en apprendre un peu plus, Tsuji comme Ukiyo disparaissent au profit d’un des nombreux personnages secondaires qui composent le contexte choral de cette comédie romantique. Ils sont parfois caricaturaux, comme le yakuza qui menace de mettre Ukiyo sur le trottoir pour la faire rembourser ses dettes, tout en entretenant un dialogue improbable avec Tsuji. Les développements tendent à révéler les personnages à eux-mêmes comme Hosokawa qui, en s’imposant auprès de Tsuji, menaçait de l’étouffer. Elle finit par se rendre compte que son apparente autorité n’est qu’une façon de cacher ses propres incertitudes.

De la même façon, tout le film de Fukada tend à fissurer les apparences, et c’est particulièrement vrai dans la seconde partie, où une sorte d’inversion des rôles s’opère, dévoilant une face inattendue de Tsuji qui jusque-là se tenait à l’écart sans jamais prendre de risques. Quant à Ukiyo, qui passait pour une victime de ses propres faiblesses, elle révèle une aptitude certaine à la manipulation. Le résultat est supérieur à la somme de ses parties, jouant des clichés et des stéréotypes avec subtilité pour mieux dessiner un jeu de la séduction moderne, complexe et assez drôle. G.D.

Suis-moi je te suis
11 mai 2022 / Drame, Romance
De Kôji Fukada
Avec Win Morisaki, Kaho Tsuchimura, Shosei Uno
Fuis-moi si te suis / 18 mai 2022 en salle / 2h 04min / Romance, Drame
De Kôji Fukada
Par Shintaro Mitani, Mochiru Hoshisato
Avec Win Morisaki, Kaho Tsuchimura, Shosei Uno
Titre original The Real Thing

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