Entre Lynch, De Palma et Jodorowsky, du cinéma cinéphile, pour ne pas dire cultiste, mais incroyablement enthousiasmant.
PAR ROMAIN LE VERN
Sono Sion a tout de l’artiste maudit : celui qui a commencé en écrivant des poèmes sur le spleen tourne aujourd’hui des films excessifs et à contre-courant, en avance sur l’époque. Naguère, il utilisait les mots comme des armes pour exprimer ce qu’il ressentait : les désillusions amoureuses, la peur du conformisme, le mirage des apparences. Dans son cinéma, on voit beaucoup de déviances sexuelles, d’innocents corrompus, d’ultra-violence, et on retrouve la même dimension romantique où le sang peut aussi bien traduire le crime passionnel que le suicide. Très jeune, Sono Sion voue un culte à Paul Verhoeven, Steven Spielberg et William Friedkin. Mais, de son propre aveu, ils’étonne encore d’être réalisateur tant son caractère individualiste semble incompatible avec la fonction de cinéaste dont le travail consiste à diriger une équipe. Suicide Club estpeut-être son film le plus célèbre. Il demeure le plus représentatif de sa démarche artistique. Le sujet a de quoi faire grincer des dents tant le suicide bat des records au Japon, notamment chez les ados que Sion dépeint comme kamikazes, immatures et désabusés (voir la désinvolture des suicides sur le toit du lycée : se donner la mort devenant une mode). Mais une rupture de ton en plein milieu du récit, où un chanteur accompagné de sa bande propose une performance musicale, filmée dans la durée, en clin d’œil à The Rocky Horror Picture Show (Jim Sharman, 1975), assure qu’on nage en plein surréalisme. Très vite, on comprend que les victimes sont consentantes et le coupable, invisible. Plus tard, on aperçoit un théâtre avec des enfants qui représentent à la fois l’avenir de la société et la lueur d’espoir : ils ne sont pas encore corrompus par le primitivisme moderne. A un moment donné, une adolescente victime de la mode effectue une sorte de catharsis salvatrice car, symboliquement, on lui arrache son piercing et on lui retire son tatouage. A la fin, on comprend qu’elle est sauvée et guérie de son obsession de ressembler aux autres. Point. C’est le parcours d’un personnage avant d’être un film d’horreur et on ne sera pas surpris si Strange Circus réalisé plus tard – la même année que Comme dans un rêve, un work in progress tourné en vidéo, dans lequel on suit les errances incertaines d’un comédien taraudé par une MST – fonctionne sur le même principe : environnement inquiétant, parcours d’un personnage paumédans ses fantasmes.Suicide Club privilégiait les éclaboussures, Strange Circus se révèle, lui, vite excité comme tout à l’intérieur. C’est aussi et surtout un film viscéralement surréaliste où tout se joue dans les zones métaphysiques du rêve et de l’inconscient, qui trouve de la beauté dans la laideur, qui sublime les monstres, qui ressasse la vision lancinante du corps pâle d’Isabelle Adjani prisonnier des tentacules d’une créature dans Possession, d’Andrzej Zulawski (1981), qui n’oublie pas les frasques sadomasochistes de Catherine Deneuve dans Belle de Jour, de Luis Buñuel (1966) ni Dieu qui annonce le pourrissement de la bourgeoisie et sanctifie la bonne dans Théorème, de Pier Paolo Pasolini (1968). Voyez le degré.
Ici, une jeune fille dans un corps adulte entend des ahanements provenant de la chambre de ses parents et les surprend en train de baiser, marquée par l’intensité des mouvements et le râle de jouissance. Trauma lorsque le père la surprend à son tour en plein espionnage, l’enferme dans un étui de violoncelle pour qu’elle assiste aux ébats puis la viole sous les yeux de sa mère. Tout ça, ça se trouve dans le livre d’une romancière. Mais son nouvel assistant reste persuadé que ce roman exorcise de vieux démons et que la petite fille du roman pourrait bien être l’écrivaine en question…
Difficile de ne pas penser à l’ero-guro, genre apparu dans les années 20, popularisé par Edogawa Rampo,traduisible par «non-sens érotique grotesque». Pour les profanes, Shinya Tsukamoto en avait donné un avant-goût avec Gemini, son second film de commande après Hiruko, the Goblin où un médecin hanté par une présence mystérieuse finissait remplacé par son double monstrueux. Cela se traduisait de manière sensorielle par les deux thèmes musicaux au départ distincts finalement réunis pour symboliser la fusion des deux hommes. Dans Strange Circus, on retrouve un penchant pour le surréalisme, le symbolisme et, plus précisément, l’occidental mouvement Panique (Fernando Arrabal, Alejandro Jodorowsky et Roland Topor) à la fois dans les thèmes (le complexe œdipien, la figure masculine de l’autorité, l’inceste, la pédophilie) et les ambiances (la dimension théâtrale, les mises à mort grotesques). Disons-le sans détour :la séquence traumatique est similaire à celle de J’irai comme un cheval fou (1973). Et il faut à tout prix avoir vu ce road-movie picaresque où l’amitié devient amour passion pour comprendre comment fonctionne ce cirque de l’étrange. Arrabal y reprenait les obsessions de Viva La Muerte comme la mère castratrice, la charge antisociale, l’anticléricalisme etc. En substance, il opposait le primitivisme et la société, la beauté et la laideur, le désert et la ville, la nature et la pollution, le néant et la plénitude, l’amour et la mort. Une scène finale de cannibalisme, tirée de la fameuse croyance indigène selon laquelle «on devient l’autre en le mangeant», mettait un terme au maelstrom barbare. Arrabal cherchait l’ambiguïté entre l’innocuité du propos et le caractère scabreux des images (effeuillage d’un travesti, scatologie, sexe masculin massacré, jets de sperme sur le visage). Malgré les influences visibles à l’œil nu, Strange Circus demeure une œuvre inclassable qui, avec beaucoup de démence et de maestria, retranscrit ce qui se passe dans la tête d’une paralytique marquée par son enfance – le « cirque »étant le reflet de l’inconscient, le trauma maquillé, les monstres grimés en clowns.
La réussite du cocktail ne tient pas aux ingrédients, mais au dosage des épices. On est proche de la fantasmagorie, et le jeu sur les couleurs est magistralement mis en valeur parla photographie de Yuichiro Otsuka. Et pour jouer tout ça, il faut évidemment des comédiennes hors pair, en l’occurrence dans le rôle de la fille (à la fois jeune et adulte), on vous présente Rie Kuwana, et dans celui de la mère cintrée, Masumi Miyazaki, icône ressuscitée des années 80, naguère révélée par la série de films adaptés du manga «Bee Bop Highschool». Dans la dernière partie, Sono Sion orchestre un incroyable rebondissement de situation que le Brian de Palma maniériste des Pulsions et Obsession et le Ken Russell illuminé des années 70-80 (le double hommage à Psychoseà la fin des Jours et des Nuits de China Blue) n’auraient pas renié. Ce Strange Circus envisage l’image comme un fétiche secret sorti d’un cabinet de cinéphile. Et on lui en sait gré.

