« Starfish Hotel » de John Williams: le lapin de « Donnie Darko » dans un cauchemar japonais

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Si vous aimez être perdus, si vous adorez les équations à multiples inconnues, les bains de folie, les univers barrés, les personnages énigmatiques, il est possible que Starfish Hotel marque votre parcours de cinéphile. A priori, de visu, un objet de petit malin. En substance, une œuvre viscérale qui emmène le spectateur dans des abîmes délicieux. Quelque part entre Reconstruction (Christoffer Boe), Angel Dust (Sogo Ishii) et Inside Job (Nicolas Winding Refn), une inquiétante étrangeté.

Dans sa petite vie en ligne droite – celle qui relie son appartement-clapier à son bureau-cage – Yuichi Arisu ne connaît qu’une seule échappatoire : les récits tortueux de Jo Kuroda, roi du roman à énigmes, avec lequel il plonge avidement dans le monde de Darkland. Un jour, sa femme Chisato, avec laquelle il n’entretenait plus que des rapports obliques, disparaît. Yuichi décide d’engager un détective privé, qui le met sur la piste du Wonderland, un bordel labyrinthique dont Chisato a elle-même dessiné l’architecture et où elle semble maintenant travailler.

Il y a de fortes chances pour que Starfish Hotel ne fasse pas l’unanimité. Mais doit-on le rappeler : les films majeurs riment souvent avec controverse et incompatibilité de points de vue. Le rythme lent et le climat étrange distillé dès le départ ont de quoi dérouter. C’est ici que se niche la grande réussite : sonder l’indicible ou plutôt voir jusqu’où le spectateur est capable de se fondre dans un rêve éveillé. Pour peu qu’on accroche immédiatement, le décollage est intense et l’expérience, fort stimulante. Tel quel, c’est un film très impressionnant qui tutoie des figures connues pour mieux les tordre, emprunte différentes directions, simule la glaciation des sentiments pour acquérir une singulière profondeur émotionnelle, ne se soumet pas à l’exigence des impatients et, rassurons les sceptiques, ne tente pas de combler un quelconque manque de substance à travers une armada de citations. Tout faux. Si on peut penser à d’autres films en reluquant ce drôle d’objet (Cronenberg, Lynch, tout ce qui touche à la déviance et au refus des normes), sa radicalité et sa beauté sensible le distinguent du tout venant et surtout contredisent le clinquant des images. La gestion des effets illustratifs ne fonctionne pas au détriment du fond. Bien au contraire : elle renforce le malaise.

La présence d’un lapin géant qui semble échappé de Donnie Darko, à l’origine inspiré des masques de l’orgie dans Eyes Wide Shut, ne sert qu’à renforcer le thème central du film : la création littéraire. Thème éculé s’il en est qui apporte le même cortège de questions métaphysiques (comment on écrit un livre ? Où puise-t-on son inspiration ?). Bien. Bien, mais John Williams (rien à voir avec l’illustre compositeur) est parfaitement conscient de ces anicroches et les évite soigneusement. Par exemple, le lapin se rapproche davantage d’Alice au pays des merveilles, celui qui emmène l’homme dans ses rêves, ses névroses et autres fantasmes. Sous le masque, il se cache un individu monstrueux aux multiples personnalités (démiurge, écrivain, assassin présumé). C’est surtout le symbole du film lui-même qui, à force de creuser, arbore différentes personnalités et finit par se perdre (l’impasse finale évoque beaucoup Tarkovski). Vertige dangereux, abandon exquis.

Au centre du récit, un personnage englué dans son quotidien morose et faussement tranquille qui part à la recherche de sa femme disparue et découvre des zones d’ombre interlopes, des secrets inavouables, des machins rugueux qui parasitent la mécanique de tous les jours et dont il ne soupçonnait même pas l’existence. Descente aux enfers ? Non, même pas. L’écrin est trop artificiel pour chercher un quelconque réalisme. Béance à l’imagination ? Oui. Personnage manipulé par un écrivain capricieux qui n’arrive pas à faire disparaître les créatures fictives de son esprit fécond ? Bien sûr mais pas que ça. Finalement est-ce que ce n’est pas le spectateur lui-même qui devient le témoin impuissant de toutes ses aventures ? Comme le personnage, passif face aux événements qui se déroulent, est-ce que nous ne sommes pas le jouet d’une manipulation de la part du réalisateur ? Plus on y repense, plus le film acquiert une dimension potentiellement flippante. En traitant en creux de manipulation et de perte de repères, Williams revisite toutes les icônes polardeuses (maîtresse femme fatale, disparition, pirouette finale absurde) pour les désamorcer et pousser la réflexion plus loin que le 2046 de Wong Kar-Wai, film-somme et Prouestien sur les réminiscences perdues et les histoires d’amour jamais oubliées, en lui donnant non pas une dimension mélancolique mais tripale. Férocement tripale.

Reflet du parcours du réalisateur anglais qui habite depuis 17 ans dans l’Archipel et n’a visiblement pas su s’accoutumer à un Japon inapprivoisable, Starfish Hotel est une œuvre traumatisante sur la perte de soi qui a pour mission de rayer de son vocabulaire les mots rationnel et convention. Même lorsqu’il semble donner des indices, ce n’est que pour mieux perdre dans des dédales méandreux. La progression dramatique obéit à ces effets : on part d’un univers anonyme (foule, impression de masse, building immense, construction géométrique) pour aller vers un registre plus intimiste et tordu (le Wonderland, bordel aux recoins torves). C’est un exercice de déconstruction littéraire qui passe du polar au fantastique avec une étonnante fluidité. Sorte d’immense boîte de Pandore dans laquelle des rêves foisonnent, Starfish Hotel traite de grands thèmes (exil intérieur, monde parallèle, confusion mentale) avec certes une profusion d’effets qui échappent miraculeusement à la pose parce que cohérents avec l’univers torturé de l’écrivain. En d’autres termes, c’est ludique et inquiétant, drôle et triste, désabusé et angoissant, abscons et cruel. Présenté également au BIFFF, on tient présentement l’une des plus grandes claques du festival de Cognac.

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