[STAR DU CHAOS 2018] TONI COLLETTE

C’est sûrement l’un des visages les plus marquants de l’année, le rôle le plus déchirant, celui de la performance de Toni Collette face à l’épouvante dans Hérédité – le grand film chaos 2018.

PAR THÉO MICHEL

Si vous avez vu (et adoré comme nous) Hérédité, vous n’avez pas oublié ce visage expressif marqué par l’effroi et dont son personnage sera l’un des moteurs de l’angoisse dans le film le plus terrifiant qu’il nous a été donné de voir depuis longtemps. Un visage qu’on ne peut pas oublier. L’actrice a marqué les esprits avec Muriel de P. J. Hogan en 1994, le rôle qui l’a fait connaitre ou encore le film de M. Night Shyamalan, Sixième sens ou Velvet Goldmine de Todd Haynes. Mais comme dans Little Miss Sunshine, elle joue le rôle de la mère d’une famille en total dysfonctionnement et en crise. C’est peut-être ici que se joue le basculement, l’ironie, mais aussi l’exacte inverse de son rôle dans Hérédité. On est loin du road movie collectif qui se transforme en thérapie de groupe. Non non, le film est bien une plongée dans l’horreur, dans la déconstruction de cette famille à l’instar de Shining de Kubrick. Et pourtant la thérapie pour le personnage d’Annie/Toni Collette a lieu. Plusieurs soirs par semaine, elle se rend à des réunions thérapies et non au cinéma comme elle peut le faire entendre à sa famille. Elle est envahie par cette impression d’être en ruine et que le mal-être familial est de sa faute. Si l’horreur est partout dans le film d’Ari Aster, elle est notamment visible et retranscrite dans les visages et celui d’Annie en particulier. Dans le visage étrange de la jeune Charlie ; dans l’expression grave et toujours éteint du père ; dans le visage cerné et fatigué du fils (dont opère une certaine identification avec le spectateur) et donc celui de Toni Collette toujours entre grimace horrifique et visage dépressif.

En 1931 dans Dracula de Tod Browning, et à l’instar d’un des plus beaux plans du cinéma horrifique, la caméra s’avance vers le visage fameux vampire en travelling. Dracula (incarné par Bela Lugosi) regarde dans notre direction par le biais d’un regard caméra. Ce plan venait faire hurler le public, la peur nous regardait droit les yeux. Hérédité vient renouer avec cette peur viscérale via le visage de cette actrice qui vient créer en nous un malaise omniprésent.

Le film débute au moment où la famille Graham en apparence banale, vient de perdre la mère d’Annie, Ellen Leigh et laisse cette famille plongée dans le chagrin ou plutôt le malaise. Si la mise en scène participe à rendre le décor et l’environnement austère pour accompagner l’atmosphère sinistre qu’apporte cette mort, c’est dans le personnage et le visage de Toni Collette où s’effectue le véritable malaise. «C’est bizarre. J’aurais dû être plus triste?» balance Annie à son marie après l’enterrement. C’est l’horreur même de ce film où tout semble si étrange et totalement anormal. Son personnage fait de l’ombre à la normalité. Pourquoi la mère semble ne rien ressentir après l’enterrement ? Notons par ailleurs, que personne ne semble ému. Comme souvent dans les films de maison hantée, c’est l’intimité familiale qui est au centre de tout.

Ce qui est vraiment hanté ici, ce ne sont pas tant les murs, habités par ce fantôme de la grand-mère, mais les sentiments inexprimés et indescriptibles enfouis dans le personnage de Toni Collette que personne ne semble comprendre. Elle semble totalement anéantie par la vie, le traumatisme, la culpabilité qui infiltre dans cette famille. Comme elle l’expliquait lors de la première réunion thérapie au début du film, il y a une sorte de malédiction qui poursuit la famille et dont Annie semble être l’héritière. La vie de la mère n’était pas simple, puisqu’elle souffrait à la fin de démence et de troubles dissociatifs plutôt extrêmes. Son père s’est laissé mourir de faim quand elle était bébé et son frère schizophrène s’est pendu quand elle avait 16 ans. Si tout cela semble être la faute à pas de chance, ce qu’elle dit ensuite est d’autant plus troublant. Son frère aurait laissé une lettre expliquant que la faute revient à sa mère (la défunte au début du film) pour avoir fait rentrer des gens en lui. Voilà une grand-mère que le spectateur doit se méfier, The Visit de M. Night Shyamalan nous avait pourtant prévenus.

La famille Graham est une famille d’artistes. La petite Charlie qui fabrique, avec ce qu’elle trouve, des personnages. Puis la mère, Toni Colette et elle aussi un artiste travaillant à domicile. C’est son métier et elle prépare une exposition avec ses dioramas miniatures minutieusement détaillés. Ce qui est troublant dans son travail c’est qu’il reproduit la réalité. Une réalité que le spectateur connait, car elle reproduit à l’identique des séquences et lieux que nous venons de voir un peu plus tôt dans le film. La salle de l’enterrement, la maison familiale, la fameuse «route» (qu’on ne spoilera pas). Pour elle, ce travail a sûrement pour fonction de canaliser ses souvenirs, les rendre réels et faire ressortir ce qu’elle n’exprime pas. Elle dira par ailleurs que la reproduction du fameux accident n’est qu’une «vision neutre». C’est ici que se dessine une mise en abime entre la création d’Annie, et la reproduction des lieux. Ainsi qu’entre le réalisateur et Annie. Entre artiste et objet, pantin.

Dans Shining de Kubrick, les personnages sont comme des pions sur un échiquier géant, des corps projetés dans un labyrinthe, un espace mental qui portait comme décor l’Overlook. Le travail de Kubrick consistait à rendre ses personnages presque vides, le passé s’abîmait dans les non-dits. Tout comme Kubrick, Ari Aster enferme les personnages ainsi que Toni Collette dans une réelle folie. Si la folie était retranscrite dans Shining par le motif de la symétrie et du labyrinthe, dans Hérédité c’est le motif des plans composés comme-ci nous étions dans une maison de poupée (qui renvoie aux maisons miniatures créées par Annie). Cela transforme les corps des personnages comme de véritables marionnettes au service de la mise en scène et reflète une réflexion sur l’image et la tension horrifique composée par le corps-image. Tout n’est que fabrication, les personnages sont comme manipulées par une vie incontrôlable et par le réalisateur lui-même. La création des personnages (figurines) par les personnages (Annie et Charlie) dans le film est le reflet d’une morbidité horrifique. Ainsi le film d’Ari Astier semble fonctionner parfaitement dans son ensemble sophistiqué et artificiel alors que le génie d’Hérédité se situe toujours dans le malaise de l’inattendu.

Le visage de Toni Collette est comme un dessin, un visage modelé, un masque dont le cinéaste vient user ses expressivités les plus extrêmes. Si le personnage ne porte pas de masque en particulier et cela relève de l’image pure, elle n’est pas moins une figure intéressante. Si au XVIIIe siècle «le masque est comme un visage», ici le visage est comme un masque. Ainsi, comme le masque de Ghostface dans Scream ou le masque blanc de Michael Myers dans Halloween, qui sont des figures visuelles fortes de la peur, le visage de Toni Collette est l’illustration du reflet spectateur-film qui hante les films d’horreur – qui atteint parfois une épouvante imagerie. La peur, la surprise, le dégout, la haine, l’incompréhension; autant d’émotions convulsives parcourent ce visage en si peu de temps et de façon absolument sidérante. Toni Collette n’a pas besoin de parler, son visage exprime déjà tout. En total pantin de l’horreur, elle crève l’écran avec ses cris, ses pleurs, son agonie est plus que visible. Les cris de l’actrice suscitent une pétrification du spectateur et ainsi transforment l’horreur intérieure du personnage en horreur extérieur et traduisent l’angoisse. Des cris de Casey Becker dans l’ouverture de Scream et de Laura Palmer à la fin de Twin Peas ; celui de Toni Collette est l’un des plus puissants et pourtant son cri est parfois bien particulier. Le plus souvent, aucun son sort de sa bouche, il se trouve entre le cri et le chuchotement, et pourtant le cri est bien présent, silencieux face à l’émoi. Le film traite sous un penchant freudien de l’inconscience – ou de la possession ? – d’un individu. On pense notamment à Cronenberg dans son traitement des personnages en crise en relation avec leur espace mental. Plusieurs fois dans le film, nous voyons le personnage craché (littéralement) ce qu’elle refoule peut-être en elle. En pleine nuit elle dira à son fils «je n’ai jamais voulu être ta mère» ou pendant une scène de repas où le fils lui dit «libère-toi» s’ensuit un monologue particulièrement intéressant sur le visage de l’actrice qui passe du calme à l’hystérie.

Après la mort de sa fille, la mère est prise d’une rage contre son fils et le monde qu’il l’entoure. L’inconscient de cette femme dont la rage est plus que visible et incontrôlable est ce qui la rend destructrice. Le jeu de Toni Collette est alors imprévisible et en constante métamorphose. «Je crois que Toni Collette peut tout faire», assurait le réalisateur du film. Et le film pose une réflexion et assume son artificialité par le biais des plans et des corps-images qui semblent totalement déconnectés de notre réalité et pourtant, on y croit dur comme fer. Hérédité n’est rien d’autre finalement que ces personnages filmés en gros plans, comme l’exploration d’un territoire qui pourrait sembler tranquille et connu (la famille) mais s’avère un territoire horrifique, celui de nos traumatismes enfouis, nos souffrances et du dysfonctionnement familial, remettant en question le jeu d’acteur, celui de la création par la fiction ; et ainsi Toni Collette constitue la plus belle et la plus effrayante des images de personnage horrifique, celle du visage face à l’effroi.

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