[STAR DU CHAOS 2018] PAUL SCHRADER

Qu’il se prenne en photo en direct du concert de Taylor Swift ou signe un sublime film Bressonien (First Reformed) hélas inédit dans nos salles, le génial réalisateur-scénariste Paul Schrader aura dépassé cette année, et ce pour notre plus grand bonheur, les bornes du chaos correct.

PAR SINA REGNAULT

Bienvenue à Los Angeles, la ville aux mille lumières, aux mille palmiers, aux plages superbes, aux résidences de rêve et aux mille films par an. Dans chaque maison, il y a une famille américaine, heureuse, épanouie, bien joyeuse. Et dans chaque voiture, il y a une âme, qui nourrit l’espoir d’un grand destin, d’un but, d’une noblesse à accomplir. Ce soir-là, au début des années 1970, entre La Brea et Orange, il y a Paul, un jeune homme ambitieux, qui dort dans sa voiture depuis jours et arpente les avenues à la recherche d’une lumière, d’une preuve, d’une nuance, qui fera de lui une étoile… Diplômé de l’université de Californie, le gringalet a pour projet d’écrire un film sur un chauffeur de taxi. Son idée est de créer un anti-héros qui, malgré lui, deviendrait un héros populaire. Une sorte de mercenaire ciselé dans une grande agglomération américaine qui roderait tel un faucon dans un canyon avant de se transformer en Bambi. Il a en tête l’image d’un jeune vétéran du Vietnam, obsédé par le triomphe du «bien» et l’éradication de la saleté. Son nom ? Travis Bickle et lui, Paul Schrader. L’idée donnera naissance à Taxi Driver, réalisé par Martin Scorsese. Un succès mondial, devenu culte pour des générations entières.

Dix ans auparavant, Paul Schrader est à Grand Rapids, dans le froid glacial du Michigan, élevé au sein d’une famille stricte et terriblement calviniste. Paul n’est alors qu’un adolescent, et l’église chrétienne d’Amérique du Nord le terrifie. Dans ce monde, il n’existe d’autres choses que la rigidité d’une abstinence et la dureté d’un prie-Dieu. Toute sa vie et sa carrière, il cherchera à explorer l’antithèse de ce milieu. Depuis ses premiers textes, depuis Los Angeles (où il se réfugie non loin des caniveaux, avec comme oreiller un exemplaire de Carnets du sous-sol de Dostoïevski), depuis son premier film : Blue Collar, et jusqu’à son dernier : First Reformed, qui met en scène la chute d’un pasteur alcoolique et suicidaire. Une boucle, en somme: de 1976 à 2018.

Son enfance passée dans un milieu pieu a conditionné sa manière de penser, notamment par la figure de son père (autoritaire et intolérant), qu’il va illustrer à travers George C. Scott dans Hardcore. Le film débute dans endroit hors du monde, similaire à Grand Rapids, puis bifurque vers la Californie où le père part à la recherche de sa fille disparue et reconvertie dans l’industrie du porno.  Le contraste est brutal. D’un côté le puritanisme, de l’autre, Hollywood et ses bordels. J-B Thoret, essayiste, résume bien le paradoxe : «Comment faire quand je suis calvinisme et que je me balade sur Hollywood boulevard au milieu des Peep Show, en pleine période des films à succès du type Derrière La Porte verte ou Gorge Profonde?». Dans l’esprit du personnage, aussi bien que dans celle de l’Amérique tout entière, le cap est franchi, la corruption est totale, et la religion a pour obligation de procurer l’absolution.

Après Hardcore (1979), Schrader continue son entreprise de démolition du modèle américain (le modèle de John Wayne) en réalisant American Gigolo (1980). Le pire cauchemar de toute la classe républicaine (banni de diffusion dans plusieurs centaines de villes). Le réalisateur choisit de raconter la vie d’une « prostituée-homme » – oui, à l’époque, ça se dit comme ça : «un gigolo», qui demande de l’argent pour coucher avec femmes. Et des femmes superbes, en plus ! Sans s’en rendre compte, il réalise sur grand écran un fantasme tabou, avant-gardiste, et lance la carrière de Richard Gere, qui devra, plus tard, se racheter une morale aux yeux de tous avec Pretty Woman afin de pouvoir, enfin, dormir tranquille.   

Pour aller toujours plus loin dans la déliquescence, le sulfureux Paul Schrader décide ensuite de s’attaquer carrément au sujet de l’inceste. Rien ne va plus ! En voulez-vous ? En voilà : La Féline (1982), flanqué de son casting d’anthologie : Malcolm McDowell (Caligula) et ohmandieu Nastassja Kinsi. Schrader plonge tête baissée dans le cinéma horrifique. Avec cette vague adaptation du film éponyme de Jacques Tourneur, il flirte avec une corde sensible et en défrise plus d’un. En effet, les personnages de McDowell et de Kinski sont frère et sœur et héritiers d’une longue dynastie de panthères. Lui suggère à elle de s’accoupler pour préserver la pureté de leur race et la sœur tente de refuser. Le film se passe dans un décor sublime : la Nouvelle-Orléans moite et chaude des longues nuits d’été. C’est un véritable feu d’artifice pop, bourré d’hormones et d’adrénaline, accompagné d’une B.O. de David Bowie et Giorgio Moroder (inclinez-vous…). Comme si cela ne suffisait pas, la figure de la féline, plus sexuelle que jamais, offre au monde la délicate attention de se soucier de ses proies avant de les dévorer.

Les années 1980 sont lancées et avec ce jeu de cartes, Paul ne dort plus dans sa voiture mais dans une somptueuse villa. Les draps en soie lui réussissent plutôt bien car il va enchainer avec Mishima, Light of Day, Patty Hearst et le génial Etrange Séduction (subtilement inspiré du Venise de Nicolas Roeg). Avec ce dernier, on sent que le réalisateur redonne une chance au «couple» ; le couple avec un grand C (à peine), pour le détruire à nouveau dans Light Sleeper : un film magnifique prenant pour sujet le destin tragique d’un dealer, anciennement junkie, interprété par Willem Dafoe. Il faut attendre Affliction, à la fin des années 1990, pour retrouver Dafoe avec qui il développe un lien, une connexion, utile et nécessaire. Un prequel de l’Exorciste plus tard et les années 2000 sont déjà arrivées.

Parmi celles-ci, il y a Auto Focus, sur lequel on mériterait de s’attarder. Un film peu connu mais important. L’un des rares films sur la jalousie entre hommes. Il est question de la vie de l’acteur Bob Crane qui, dans les années 1960, était animateur d’une émission de radio. Père de famille et époux comblé, il tombera dans les abysses dès qu’il endossera le rôle principal d’une série télé humoristique diffusée nationalement. Sa rencontre avec le technicien vidéo John Henry Carpenter le poussera à développer une obsession de l’image, mais aussi des femmes. Au fil des années, dans sa quête de plaisir et de sexe, Bob Crane perdra sa famille, sa carrière, et lui-même… L’amitié avec le technicien, un pervers jaloux et manipulateur, le fera visiter la part la plus sombre de son esprit : un cocktail à base de partouzes enflammées, d’alcool et de drogue. Tout ce qui faisait de lui un homme respectable selon les critères de la société américain partira en fumée. Et Carpenter, attaché à lui comme une sangsue, l’entrainera encore plus bas…  Avec ce film, Schrader a fait main basse sur les conventions (à nouveau) et a théorisé la devenue célèbre formule du «Men Exposed» avant même que cette notion, typiquement liée aux réseaux sociaux, ne vienne au jour. Comme un zoom sur la supercherie et l’idiotie de la rivalité entre mâles, Auto Focus se concentre sur lui-même, sur l’égo qui se regarde plutôt que de se questionner. Une équation qui reviendra plus tard, sous une forme différente, mais nettement moins élaborée, avec The Canyons. Les années 2010 sont faibles. Difficile de trouver les mots. Le seul rebondissement serait la tentative de rédemption de Lindsay Lohan sur grand écran, dans un cinéma dit «d’auteur». Au final, The Canyons, acclamée par Oprah, se conclura par un échec total et le souvenir d’avoir vu de vrais acteurs pornos essayer d’imiter le jeu de l’acteur-studio devant une ancienne enfant-star qu’ils rêvaient tous d’enfiler par tous les trous.  

Il y a bien eu Dog Eat Dog, en 2016, un film que Paul Schrader souhaitait réaliser depuis longtemps, dotée d’une intrigue liée à un complot de la C.I.A. Mais la présence de Nicolas Cage (acteur maudit) et le désordre d’une distribution bâclée en ont fait un pétard mouillé. Cependant, en 2018, ou plus précisément 2017, Paul, Popol, a commencé à nous donner des nouvelles réjouissantes, d’abord en prenant un selfie devant un concert de Taylor Swift (dont il a fait l’éloge, non pas de sa musique, mais, tenez-vous bien, de son installation lumineuse!), puis en déclarant sur Twitter que dorénavant : «On a des spectateurs qui ne prennent plus au sérieux les films qu’ils regardent». Et en ajoutant le missile suivant : «Ce ne sont pas nous, les cinéastes, qui nous vous avons laissé tomber, ce sont vous, les spectateurs, qui vous êtes désintéressés de nous.». Près de 50 ans de carrière, un demi-siècle de Hollywood, et des millions de dollars investis, pour revenir à l’état de fœtus. Et bingo ! Dieu a quitté la terre car l’humanité est redevenue imparfaite. Enfin !… Ce n’est pas trop tôt ! On commençait à en avoir marre du porno, des gros lolos de la vallée. On n’attendait que ça : des cierges, des croix de bois et des cœurs brisés ! On a été gâté. Peu après cette déclaration, le cinéma nous a offert un des plus beaux cadeaux qu’il soit. Correction : le direct-to-streaming pour la France, car aucune sortie salle n’a été recensée, nous a offert First Reformed. Une boule de nerfs dans laquelle l’église radicale réformée s’autodétruit sous la pression du réchauffement climatique. Ethan Hawke et Amanda Seyfried campent deux âmes esseulées qui se retrouvent au-dessus des décombres et de ce que la pollution des multinationales a détruit dans ce bas monde. Le premier est prêtre, la seconde est veuve, et à eux deux, ils épousent parfaitement leur état premier ainsi que l’état général de cette année 2018, à savoir : quand il ne restera plus que des poubelles, il restera l’amour.

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