De Gaspar Noé à l’Élysée, un truc s’est passé. Même si les plus avertis avaient déjà retenu son nom, Kiddy Smile s’est imposé comme une figure queer capitale, et pas uniquement qu’en France. Foutre le bordel dans les ballrooms, c’est le début du chaos.
PAR JEREMIE MARCHETTI
Enveloppée dans une tempête de neige mortelle, une école abandonnée fait office de refuge et de microcosme à une bande de danseurs aux talents surnaturels. Dans cette salle-monde, cette salle pays, Gaspar Noé y glisse quelques gouttes indésirables pour échauffer les sens jusqu’à l’irréparable. Après le paradis, l’enfer. Le Climax dévorera tout sur son passage. Mais derrière les platines, on remarque une silhouette massive et inhabituelle, certes en retrait mais inratable. Ce Daddy, ce DJ tout de jaune mi-protecteur mi-inquiétant, kilt souple autour des hanches, c’est un Kiddy Smile pas du tout là par hasard.
Du monde de la nuit, Noé savait qui il faisait venir dans son trip. Géant venu de la cité, Kiddy Smile/Pierre apprend vite à l’adolescence qu’il doit s’imposer: le trio «gros, homo et noir», cette mauvaise carte aux yeux de la société, il l’attrape, se l’approprie, la flambe. Même s’il débute par le hip-hop, il laissera principalement la danse aux autres: derrière les platines, il anime et incendie les scènes du Voguing, cette danse venue des tréfonds de Harlem. Après la vision de l’indispensable Paris is Burning, plus rien ne sera pareil pour lui bien évidemment. Sa house fait bouger les invisibles, révèle les cachés. Dans le clip de Let a bitch know, on découvre une cité réinvestie par les ambigus, les folles, les femmes, les gays, les trans, les drags. Du queer musclé, du jamais vu, qui ne demande qu’à aller au-delà des frontières.
Invité à l’Élysée cette année histoire passer un bon coup de pinkwashing, Kiddy Smile n’en démordra pas: «fils d’immigrés noir et pédé» sur le torse, il allume la mèche. Lui et ses danseurs furieux, dont quelques échappés de Climax, posent auprès d’un Macron en quête d’image de tolérance: les droitards hurlent, les yeux brûlés par cet ultime outrage, et crient à la cérémonie vaudou. On adore. Après une tentative manquée il y a quelques années, son premier album fait enfin son apparition: son single Dickmatized rentre dans le lard, avec un clip obscène et rigolard à souhait. Mikky Blanco, Sophie, Beth Ditto, Big Freedie, Chris, Years & Years, Perfume Genius… le grand Pierre s’est assis très naturellement parmi cette nouvelle génération bien décidée à mettre une dynamite dans la norme.

