[Star chaos de 2023] Sebastián Silva, réalisateur de « Rotting in the sun »

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Cinéaste, musicien et artiste visuel agité, Sebastián Silva est un hyperactif, aux talents multiples. Il fait parler de lui dès 2009 avec son thriller déguisé en drame familial, The Maid, qui remporte deux prix à Sundance, dont un pour son actrice principale, Catalina Saavedra, que l’on retrouve en 2023 encore plus creepy dans Rotting in the Sun.

New-Yorkais d’importation chilienne, Sebastián Silva a rapidement montré les crocs à la morale catholique de la société qui l’a vu émerger. Il évoque sa lutte pour concilier une éducation religieuse avec son identité en tant qu’homosexuel, naviguant dans un environnement scolaire hostile, l’obligeant à réprimer son vrai moi. Un terreau qu’il assume en même temps qu’il le critique dès ses premiers films, des «drames» de bonnes familles qui ont des bonnes. Il y explore les petites hypocrisies passives-agressives minant les relations humaines; les secrets conjugaux inavouables, les relations incestueuses entre femmes de ménage et employeurs-partenaires de vie, les tensions familiales, raciales et classistes interdépendantes les unes des autres qui font de la vie quotidienne un joli casse-tête qu’on a tendance à préférer simplifier.

Issu d’une famille aussi aisée que nombreuse comptant sept enfants, Sebastián a grandi entouré de ces domestiques et développé à leur égard un sentiment de gène diffus, d’affection et de culpabilité. Une conscience sociale ambivalente qu’il réemploie dans ses catharsis cinématographiques almodóvaro-hitchcockiennes, qui font rire et cringer, rafraîchissantes comme ce grand verre d’eau que vous descendez d’un trait avant de vous apercevoir qu’il s’agissait de la vodka de la veille. Bien que son éducation cinématographique formelle ait été limitée, le talent brut de Silva et sa détermination lui ouvrent la voie du succès. Les opportunités émergent grâce à des initiatives artistiques antérieures, aboutissant à des projets cinématographiques tels que The Maid et Old Cats, conduisant à une série HBO The Boring Life of Jacqueline qui capture l’essence de la connectivité déconnectée à l’ère numérique.

En 2023, la renommée de Rotting in the sun est probablement imputable à la collaboration de Silva avec Jordan Firstman, devenu l’influenceur queer number one pendant nos confinements successifs. Son aura imprègne le film avant, pendant et après le tournage, puisque chacun de ses posts récolte plus d’attention que n’importe quelle campagne de pub. Cette infiltration maligne permet à Rotting in the sun de devenir la petite bombe antipersonnelle dans le paysage audiovisuel LGBTQI+ qu’on connaît.
Silva et Jordan y interprètent leurs propres rôles, en légèrement pire. L’un lit Cioran sous ketamine en cherchant à se procurer du penthiobarbital, histoire d’écourter son passage parmi les vivants; l’autre vogue de plan chemsex en story insta pour ses millions de followers. Leur rencontre se fait sur une plage de cruising mexicaine, qui semble être le dernier endroit où un gay triste et misanthrope irait, et qu’on peut interpréter comme un appel à l’aide ou une dernière tentative de s’accrocher à l’overdose de sexe comme unique rempart face au gouffre existentiel. Les scènes explicites se mêlent à un étrange sentiment de familiarité; cela vient, au moins en partie, de la façon dont Silva associe la débauche aux lieux où elle se produit, générant des déconnexions.

On se dit que ça devrait être choquant, mais en fait pas du tout. Non pas que les bites, les drogues et les orgies soient exotiques, mais c’est de cette absence d’affects que le choc réel a lieu. Comme dans ses films précédents, Silva incorpore au récit les laissés pour compte avec de vrais problèmes dont personne ne se préoccupe. Il introduisait «l’élément SDF» dans Nasty Baby, la violence de classe, l’incommunicabilité, sans fournir de résolution heureuse – et en prenant soin d’éviter tout discours politique unilatéral. Dans Rotting in the sun, ces intouchables allégorisent une réalité déféquant sous les yeux d’un Sebastián dissocié, entre deux vidéos de chiens vocodés tandis qu’il promène le sien. Des apparitions qui prennent chair via le personnage de la nana, Catalina, qui se partagera l’affiche avec Jordan à mi-parcours, après un twist des plus caustiques.

Jordan et Sebastián sont les deux pôles opposés de l’approche contradictoire des gays avec le « way of life » contemporain. Solitaire et hédoniste, comblé et sans espoir. Une ambivalence de moins en moins latente chez les utilisateurs de grindr que le film met en évidence. Il ne s’agit pas de dénoncer, mais bien d’aborder les impensés. Mais ça reste difficile puisque Jordan Firstman dit qu’aux projections les gays «seemed sad and felt attacked». L’aura de l’influenceur devient l’un des points de mire du film, la caution fière et funny flirtant avec l’absurdité et l’aveuglement. Et de mémoire ça faisait un bout de temps qu’un réalisateur gay n’avait pas dérangé/confronté/fait réfléchir le public gay, peut-être depuis Bruce LaBruce et Gregg Araki dans les années 90. D’ailleurs, Silva ne prétend pas avoir fait un film gay, mais simplement d’avoir voulu aborder plusieurs sujets complexes impliquant le fait d’avoir des relations homosexuelles. Détail qui pourrait rappeler la démarche d’un Friedkin, et ses saillies brutales période The Boys in the Band et évidemment Cruising. Et c’est déjà en somme une idée qui permet d’accepter la disparition de ce dernier un peu mieux, en plus de valider le statut de Chaos Star de señor Silva. G.DD

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