Vincenzo Natali, le réalisateur de Cube, revient avec Splice, une fable ironique sur les manipulations génétiques. Entretien.
Vincenzo Natali était prisonnier d’un premier long métrage virtuose (Cube), réalisé il y a plus de dix ans. Après quelques films inaboutis (Cypher et Nothing), le cinéaste canadien revient avec Splice, une fable ironique sur les manipulations génétiques hantée par David Cronenberg et Victor Salva, où deux démiurges scientifiques (Adrien Brody et Sarah Polley) sont confrontés aux cruelles lois de la déontologie. L’occasion d’avoir un point de vue éclairé sur son parcours.
CUBE
«A l’époque, je sortais des studios d’animation Nelvana. J’avais l’impression d’aller à l’école de cinéma. Et d’être payé pour ça, c’est génial. Je travaillais essentiellement sur des dessins animés. Certains étaient décents, d’autres abominables. Mon favori reste Beetlejuice; celui que je détestais, Little Rosey, un dessin animé sur l’enfance de Roseanne Barr (il rit). Mais, comme je me base toujours sur des storyboards, je ne voulais pas que ces dessins prennent vie et demeurent sur le papier. Là-bas, j’ai eu l’opportunité de travailler avec de grands réalisateurs. Jusqu’au jour où j’ai eu assez d’argent pour financer des courts métrages. Cube est né de mon appétence pour l’ambiguïté au cinéma, spécialement lorsqu’elle est maniée de manière virtuose. Je me rappelle avoir vu Brazilau cinéma, avec Andre Bijelic, le co-scénariste de Cube. Nous avions 16 ans et, après l’avoir vu, nous ne pouvions plus parler. J’ai toujours aimé le cinéma de Terry Gilliam mais Brazil reste celui qui m’a le plus ébloui. J’avais l’impression que mon cerveau était brouillé, épuisé. Ce film a considérablement changé ma vie dans le sens où il a contribué à me la faire voir sous un angle nouveau. C’est venu progressivement, car Brazil agit en profondeur. Ça n’a pas été le film qui m’a donné envie d’être réalisateur, cet honneur revient à Star Wars, même s’il continue à m’inspirer encore aujourd’hui. Comme tous les films de Gilliam. Il y a également 2001, l’odyssée de l’espacede Stanley Kubrick. J’adore le fait que le monolithe ne soit jamais défini. Lorsque je réalisais Cube, il a constitué mon influence majeure. C’est pour cette raison que Cube² était aussi catastrophique. Il répondait aux questions que j’avais laissées en suspens. Je vous rassure, j’en ai regardé seulement dix minutes en accéléré et j’ai arrêté. Voir un tel massacre procure une étrange sensation. Comme si quelqu’un avait pris mon film pour en faire une mauvaise version de kermesse.»
CYPHER
«Un conseil : ne jamais travailler avec les frères Weinstein… Rester loin d’eux… Ils ont enterré Cypher aux Etats-Unis et je ne suis pas le seul dans ce cas-là. C’est tellement tragique quand j’y repense. C’est d’autant plus pénible que je l’aime beaucoup, tel qu’il est. Je suis reconnaissant à Metropolitan de l’avoir sorti en France. Il croyait au film et l’ont soutenu jusqu’au bout. Je me souviens que, pendant l’écriture, Brian King, le scénariste, pensait beaucoup aux codes du film noir et en particulier à Rita Hayworth pour le personnage incarné par Lucy Liu. C’est la raison pour laquelle elle s’appelle Rita. Dans mon esprit, elle devait synthétiser toutes les femmes fatales possibles et inimaginables. Mais le coup de théâtre du film veut qu’elle finisse par être l’exact opposé de ce qui était attendu. Elle constitue un atout pour le protagoniste et non pas l’inverse. Le choix de Lucy Liu n’a pas été immédiat. J’ai même été réticent à l’idée qu’elle incarne ce personnage. Mais plus tard, j’ai réalisé qu’elle avait tous les aspects de la femme dangereuse sur laquelle le personnage masculin fantasmait. Lucy était fascinante dans ce rôle. Sinon, je dois l’admettre: j’ai beaucoup travaillé sur ses costumes. C’est la seule et unique fois que j’ai fait ça sur un de mes films. Si je devais être aux commandes d’un film à gros budget, je n’aurais pas le temps de dépenser une telle énergie et, autant vous le dire tout de suite, cela me ruinerait plus qu’autre chose. Je pense que mes meilleurs travaux viennent précisément lorsque je me fixe des limites. Une page blanche et un chèque en blanc me terrifient. Cube est né de ma nécessité de travailler avec peu d’argent. Le manque de moyens fonctionne à double tranchant: cela peut être frustrant en même temps qu’une source d’inspiration et de malice. Cela étant, j’aimerais jouir un jour d’un budget décent. J’aurais adoré réaliser un épisode de X-Men. Mais je n’appartiens pas au club des réalisateurs qui bénéficient de ce genre d’offres. Et mes idées originales sont trop excentriques pour qu’un studio les accepte.»
NOTHING
«J’ai eu besoin de changer de rythme. Cube et Cypher étaient comme des puzzles avec une intrigue complexe et une narration logique. Après avoir passé plusieurs années sur cette formule, j’avais envie de m’essayer à quelque chose de plus absurde. Il ne faut pas voir de connexions entre la lumière blanche à la fin de Cube et celle qui entoure la maison dans Nothing au-delà du fait que j’adore les fonds blancs. Je pense que la lumière blanche doit avoir une signification particulière pour moi, vu que je viens du Canada et que l’on peut y voir des paysages recouverts de blanc. Sans doute que cela confère une dimension de désolation et de désespoir. Mais avant tout, je trouve ça beau. Nothing est né plus simplement du fait que j’ai réalisé qu’un jour nous disparaîtrons tous. Et pas seulement nous. Tout ce qui se trouve autour et tout ce que nous savons sur les civilisations. Tout ne sera que néant. Et si nous savons à l’avance que tout ce que nous aimons disparaîtra également, on peut se demander quelle valeur accorder aux choses. Aussi léger soit-il, Nothing introduit des idées graves. Et puis je me suis fait plaisir en rendant hommage à Withnail & I (Bruce Robinson, 1987), l’un des films que je préfère au monde avec The Yellow Submarine (George Dunning, 1968).»
SPLICE
«Je ne pense pas que mes films soient classables dans un genre précis. Ou du moins pas dans les catégories types telles que la comédie, l’horreur ou la science-fiction. Je travaille juste sous l’appellation «cinéma fantastique». J’aurais beau changer de genre, je reste persuadé que mes films restent liés entre eux. J’aime à penser que mes films ont des liens de parenté. Splice, que j’aime à décrire comme un «film d’horreur romantique autour de la génétique», entre évidemment dans cette catégorie et c’est sans doute mon projet le plus personnel et le plus ambitieux. La scène la plus délicate à tourner reste la grande scène de sexe [NDLR. Pour le plaisir du visionnage, nous ne vous dévoilerons pas les personnages impliqués]. Je ne sais jamais comment les gens vont réagir, s’ils vont être choqués, gênés ou excités. Ce qui est sûr, c’est qu’il se passe quelque chose chez le spectateur et que peu osent en parler sincèrement, en sortant. Je pense que lorsque l’on travaille sur un film, il est difficile de rester objectif. Le temps passe et vous oubliez que vous avez réalisé une scène très bizarre qui peut être mal interprétée. C’est assez excitant de voir les réactions des gens dans la salle qui ne savent pas ce qui en retourne. De manière générale, je déteste expliquer comment il faut réagir ou interpréter les réactions parfois extrêmes des personnages dans mes films. Le spectateur doit être dépassé comme eux. Ce n’est pas le dessein d’un réalisateur que de surligner les émotions ou d’accentuer le sens. Sans doute parce que je crois en l’intelligence de celui qui regarde. Je vais bien entendu à l’encontre des studios, effrayés lorsque le spectateur ne comprend pas ce qui se passe. Il s’agit de ma liberté d’auteur indépendant que personne n’a pu contrecarrer. Après Splice, je croise les doigts pour réaliser High Rise, l’adaptation d’une nouvelle de JG Ballard. Il a lu le script et a donné son aval. C’est un immense soulagement pour moi, étant donné que je suis un grand admirateur de son travail. J’ai également l’adaptation de Tunnels, premier tome d’une série jeunesse de Roderick Gordon et Brian Williams sur les aventures d’un jeune garçon dans les profondeurs de la Terre. Je nourris aussi le fantasme de faire Uberman, un film d’animation autour du plus puissant des super-héros corrompus.»

