Sorti le 10 décembre 1980, Extérieur, nuit est un film écrit et mis en scène par Jacques Bral, avec notamment Gérard Lanvin, Christine Boisson ou bien encore André Dussollier. Un classique du genre, entre romance et drame. Pour mémoire, Extérieur, nuit reçut bon nombre de récompenses, telles que la « Mention Spéciale » du Prix Unifrance de la Presse Etrangère en 1980, suivi du Prix « Perspectives du Cinéma Français » au Festival de Cannes la même année, le Léopard de Bronze ainsi que le Premio Ernst Artaria au Festival Locarno, sans oublier le « Lama d’Or » au Festival du Film Francophone Lima en 1982. Même Michel Audiard, pourtant à l’écart du projet, resta admiratif devant cette extraordinaire réussite : « S’il faut (peut-être) remonter à l’éclosion de Godard à propos de Jacques Bral, il faut (probablement) remonter aux débuts de Gabin pour retrouver une façon de parler aussi spontanée, aussi naturelle, aussi évidente, que celle de Lanvin. Que Bral et Lanvin jouent des rôles importants dans ce film, c’est peu dire. » On ne pouvait écrire meilleure critique…
Jacques Bral appartient à cette famille de cinéastes discrets, hautement talentueux, mais dont on ne parle hélas jamais. Il y aurait pourtant de quoi, au regard de sa prestigieuse filmographie. Bien qu’il n’ait tourné qu’une demi-douzaine de longs-métrages sur une période de plus de trente ans, Jacques Bral signa une série d’incontournables, à l’instar de Polar (avec Jean-François Balmer), Mauvais Garçon (avec Bruno Wolkowitch) et plus récemment encore Un Printemps à Paris (avec Eddy Mitchell). Il a également produit le dernier film réalisé par Samuel Fuller, Sans espoir de retour, tout en participant à l’écriture du scénario. Définitivement inclassable, Jacques Bral détient un style et un regard qui lui sont propres, sans comparaison possible ou presque. Ainsi, on pourra toujours apercevoir quelques références à la Nouvelle Vague ou au Film Noir américain, mais au final difficile d’en voir davantage. L’homme n’est issu d’aucune école et construit donc petit à petit la sienne. A lui tout seul, le titre annonce la couleur. Le film sera sombre, non seulement d’un point de vue esthétique, mais aussi thématique. De ce fait, la majeure partie de l’oeuvre se déroule la nuit, qui plus est en extérieur, et joue sur plusieurs couleurs allant du bleu au noir, en passant par différentes nuances de gris et de nombreux effets de clair-obscur. L’histoire ne se montre guère plus joyeuse, dévoilant le parcours de trois personnages totalement perdus aussi bien dans la vie en général que dans leurs pensées. Jacques Bral filme alors son sujet, ses décors et ses comédiens sans la moindre pudeur, s’approchant au plus près de leur intimité dans l’espoir de capter l’expression, le regard ou bien le geste le plus significatif quant au propos souhaité. En ce sens, le réalisme est de mise. Rien n’a été fait pour sublimer l’univers dans lequel se déroule l’intrigue. On demeure dans le concret, le vrai, si bien que l’on ne peut être que pris, touché voire secoué par tant de sentiments humains, car il pourrait tout aussi bien s’agir des nôtres. Extérieur, nuit se présente finalement comme une véritable leçon de cinéma, d’écriture et de mise en scène, de direction et de jeu. Une époque où la liberté avait encore un sens, sans pression ni censure. Jacques Bral décrit ses contemporains avec une infime précision, à la limite du documentaire, rarement égalée depuis.
L’une des forces principales du cinéma de Jacques Bral est de réussir à mettre en avant des acteurs encore peu connus, permettant une malléabilité plus importante encore. Si Gérard Lanvin est aujourd’hui devenu la star que l’on connaît, en 1980 la situation le concernant se révèle tout autre. C’est d’ailleurs grâce à Extérieur, nuit qu’il trouve l’un de ses vrais premiers grands rôles au cinéma (excepté son personnage du Chevalier Blanc dans Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine, le comédien n’avait eu droit jusqu’alors qu’à de simples apparitions, dans L’Aile ou la cuisse, Bête mais discipliné et Les héros n’ont pas froid aux oreilles). Il est d’ailleurs amusant de se souvenir du regard que lui portaient à ce moment-là certains critiques, voyant en lui le prochain Jean-Paul Belmondo. Il le confirmera quelques années plus tard dans Les Spécialistes de Patrice Leconte ou bien encore Le Boulet d’Alain Berbérian et Frédéric Forestier, où il réussit à allier humour et action avec brio. En attendant, sous la direction de Jacques Bral, sa voix et ses allures de costaud romantique (quelque part entre Lino et Bébel) prennent un nouvel envol. On découvre alors un acteur complet, doté d’un sens de la dramaturgie particulièrement développé (et ce, sans réelle formation classique) et d’une vérité incomparable. Gérard Lanvin ne joue pas. Il est. De la même façon, la jeune Christine Boisson (découverte six ans plus tôt dans Emmanuelle) apporte une étonnante fraîcheur au projet. Située en plein coeur de l’histoire, son personnage apparaît comme l’objet d’un désir particulièrement bestial, capable d’engendrer les pires conséquences (les personnages qui l’entourent se doivent d’être prêts à tout pour elle). La comédienne incarne à merveille cette beauté fatale aux yeux éclatants tel un chat dans la nuit noire… Entre Gérard Lanvin et Christine Boisson vient alors s’intercaler André Dussollier, plus confirmé en termes d’expériences cinématographiques, notamment pour avoir déjà travaillé sous la direction de Claude Chabrol, Eric Rohmer, François Truffaut, Joël Séria, Claude Lelouch sans oublier Claude Pinoteau. Mais contre toute attente, il apporte ici un humour teinté d’ironie plutôt inattendu de sa part, après une succession de rôles nettement plus sérieux (toutefois, la suite de sa carrière démontrera un sens du comique extrêmement développé, encore aujourd’hui devant la caméra de Pascal Thomas, Francis Veber, Bertrand Blier, Etienne Chatilliez ou bien encore Jean-Pierre Jeunet). A l’arrivée, Extérieur, nuit propose un casting judicieusement choisi (remarquable complémentarité), dirigé avec une parfaite maîtrise, donnant lieu à un trio d’une vivacité et d’une magnificence intemporelle.

