Tout commence par un bang. Un champignon atomique filmé par deux enfants avec leur caméscope. La fin d’un monde, le 11 septembre version 2.0. L’introduction de Southland Tales rend compte de l’état du monde trois ans après le «bang» qui a eu lieu non pas à New York, mais au Texas. À la suite de cette catastrophe, deux forces politiques se sont créées aux États-Unis: l’extrême gauche des néo-marxistes et l’extrême droite du groupe USIDent. Les deux se livrent une bataille sans merci pour remporter le vote des 55 grands électeurs californiens. Entre eux, se trouve le Baron, entouré d’une créature (Bai Ling) et de scientifiques bizarroïdes. Un industriel très puissant. Un magnat de l’énergie qui a ourdi une machination entre une starlette du X (Sarah Michelle Gellar) et un acteur de cinéma (The Rock), marié à la fille du candidat républicain à la vice-présidence, Bobby Frost (Holmes Osbourne). Le but, c’est de faire exploser un scandale et de monter les deux camps politiques l’un contre l’autre. En parallèle, deux chefs néo-marxistes organisent un faux assassinat dans une vidéo rappelant le passage à tabac de Rodney King, mais rien ne se passe comme prévu. C’est ce choc des cultures qui va précipiter le monde vers l’apocalypse.
Parallèlement, les autorités du pays ont mis en place une salle de contrôle démesurée qui se trouve chez USIDent. Là-bas, la femme de Bobby Frost, Nana Mae Frost (Miranda Richardson) propage ses informations et surveille la Californie du Sud. Il s’agit d’un Big Brother nourri au Patriot Act en charge du maintien de la surveillance, un cousin de la société militaire privée BlackWater qui vient opérer au niveau des villes américaines afin de faire respecter l’ordre dans un contexte de crise énergétique majeure. La solution pour y répondre? Le fluide karma, un concept de toute pièce inventé par Richard Kelly en référence à Kurt Vonnegut, qui avait créé le glace-neuf dans son roman Le berceau du chat. Le Baron a imaginé une gigantesque machine creusant sous la surface de l’océan jusqu’à la croûte terrestre pour mettre à jour une réserve de pure énergie liquide. Au contact de l’air, elle s’oxyde et se transforme en énergie exploitable. D’où l’invention d’appareils alimentés via ce champ énergétique (un peu comme le Wi-Fi). Progressivement, la ville est plongée dans un brouillard marin. En fait, c’est la machine posée au milieu de l’océan qui génère cette mystérieuse nappe. L’azote liquide se répand sur le paysage californien.
Dans cet univers kafkaïen où tout est connecté, où tout va trop vite (un buzz en chasse l’autre, comme un hashtag sur un réseau social) et où tout le monde est dépassé (le spectateur, en premier), des personnages de rien se débattent comme des coqs sans tête. À commencer par Boxer Santaros (The Rock). Il a été kidnappé par Taverner (Seann William Scott) après son retour d’Irak, mais une faille temporelle a fait exploser le véhicule. Comme dans Donnie Darko, l’énigme, c’est de savoir ce qu’il s’est passé à l’intérieur de cette faille. Elle a provoqué le dédoublement de deux personnages (The Rock et Seann William Scott donc) qui sont devenus du coup deux figures christiques. Dans Southland Tales, certains ont des doubles physiques, d’autres des doubles personnalités. C’est le principe même des routes divergentes. Pour Richard Kelly, c’est une métaphore de la bipolarisation des États-Unis. Les deux personnages joués par Seann William Scott ne sont pas des jumeaux, mais des doubles, des calques: l’un inconscient, l’autre amnésique. Boxer, celui interprété par The Rock, devient Jericho Cane, son double. Ces deux personnages ont traversé la quatrième dimension. Comme pour un atome, ils ont été coupés en deux. Le salut de l’humanité viendra alors d’un homme qui se serre les deux mains. Et ces deux personnages seront les seuls à pouvoir sauver l’humanité. On saisit ainsi l’origine des tatouages de Boxer/Jericho Cane (chacun représentant une religion). Etudiant, Kelly vénérait Quentin Tarantino à cause du scénario de Pulp Fiction. Dans une scène, Ving Rhames porte un sparadrap sur la nuque, après avoir perdu son âme. Le A tatoué sur la nuque de The Rock reprend une idée l’ayant marquée selon laquelle «la nuque abriterait l’âme». À la fin de Southland Tales, le tatouage sur le cou de Boxer se mettra à saigner et Krysta (Sarah Michelle Gellar) y verra les stigmates du Christ (Jericho Cane aux initiales de… on vous laisse devenir).
Le narrateur de tout ce capharnaüm, c’est Pilot Abilene (Justin Timberlake), un acteur enrôlé après les attaques nucléaires, envoyé en Irak. Le prophète de l’apocalypse, l’auteur et la voix de cette saga. Démiurge, il symbolise la manipulation des images afin de rendre la réalité plus glamour. Justin Timberlake renvoie, lui, à tous les vétérans qui ont tendance à sombrer dans la drogue, l’alcool ou n’importe quelle autre substance leur permettant de surmonter les traumatismes de la guerre (il en a hérité une cicatrice sur le visage). Les deux personnages (Boxer et Taverner) se remémorent l’Irak et leur pote Pilot (Timberlake) qui a reçu une grenade et ressassent son souvenir comme le souvenir obsessionnel d’une licorne (Blade Runner). De leur côté, les néo-marxistes ont volé des pouces pour pouvoir truquer le résultat des élections en flouant le système d’empreintes mis en place par USIDent, pour se rendre dans divers bureaux et voter de façon répétée. Ils passent par le système pirate USIDeath, un site Internet qui sert de réseau de communication, suggérant que l’on a accès à toutes les informations que l’on désire par la télévision, par Internet ou par le téléphone portable. Krysta (Sarah Michelle Gellar), star du porno, chanteuse, animatrice télé, se révèle progressivement une femme fatale, un agent double aux ordres du Baron parce que ce dernier lui a promis une représentation sur la scène du méga-zeppelin. Elle est armée d’un pouvoir télépathique, lui permettant de communiquer avec le Baron. Elle passe pour une nymphette ingénue, une sorte d’influenceuse qui ne connaît pas l’ennui à force de vivre entourée. On retrouve le leitmotiv de Kelly dans ce personnage: partir de l’archétype pour trouver de l’émotion ou de la profondeur. Dans ce rôle de Krysta, cernée par la solitude de la star, consciente de n’être qu’un leurre, une piégeuse piégée, un pion sur l’échiquier, un bug informatique programmé pour disparaître, Sarah Michelle Gellar n’a jamais été aussi géniale. Les autres acteurs sont capables de beaucoup et le montrent, même Christophe Lambert qui trimballe sa vie dans une camionnette ou Seann William Scott qui n’a pas le temps de balancer une vanne. Mais au jeu des contre-emplois, c’est elle qui tire son épingle du jeu, trouvant peut-être un peu d’elle-même dans l’énergie épuisée de Southland Tales.
Petit à petit, les différentes intrigues qui nous paraissent isolées ou nébuleuses finissent par se rejoindre. Certaines, bien que secondaires, demeurent essentielles. La force de Southland Tales, c’est d’avoir su saisir ce qui nous attendait et dans lequel on patauge depuis – les théories du complot et la paranoïa répandue dans un incendie, l’exhibitionnisme des réseaux sociaux, la radicalité, le flicage intempestif… Des éléments réels (les images du président Bush en visite au comté d’Orange, des incendies, des plans aériens de la jetée de Santa Monica et des archives d’Arlington West, le mémorial avec les croix) ont été détournés pour les besoins de la fiction, mais créent un parallèle flippant. Richard Kelly a joué les prophètes et il a eu raison, même s’il en a payé le prix cher (il n’a tourné qu’un long métrage depuis) et même si c’était beaucoup trop tôt – le film était sans doute trop visionnaire, trop indigeste pour certains en 2006, date à laquelle il a été présenté au Festival de Cannes en compétition; ce monde-poubelle était alors à portée de main. L’écran de télé est depuis devenu un pop-up interactif, la publicité a bouffé tous les espaces, les cris d’émeutes sont noyés sous les feux d’artifice, les traumatismes remontent, les espoirs coulent, les faits sont têtus, jusqu’à l’écœurement.
C’est fini, c’est le vrai bang, le raz de marée de la crise, parce que tout a explosé à force d’accumulations, d’overdoses, de colères collectives et de solitudes peuplées. L’immense cirque grotesque de ce Southland Tales, travaillé par Kafka (l’illogisme), Orwell (le communisme selon La ferme des animaux) et K. Dick (dimensions parallèles, flics louches, contre-culture souterraine, hallucinogènes), perd dans des détails et des anecdotes pour provoquer un chaos prophétique. Et le seul moyen de s’en sortir en tant que spectateur, c’est de s’attacher comme on peut aux personnages, qui accomplissent leur destin envers et contre tous, sans nécessairement savoir où ils sont ni où ils vont. Ils sont perdus, comme nous.
2h 24min | Science Fiction, ThrillerDe Richard Kelly | Par Richard Kelly Avec Dwayne Johnson, Seann William Scott, Sarah Michelle Gellar |
2h 24min | Science Fiction, Thriller


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