A l’occasion des 60 ans de la Semaine de la Critique, nous avons sélectionné dix films essentiels révélés dans cette section parallèle du Festival de Cannes et les avons soumis à son délégué général Charles Tesson pour qu’il les commente.
TOP 10 CHAOS SPECIAL SEMAINE DE LA CRITIQUE
More de Barbet Schroeder (1969)
Take Shelter de Jeff Nichols (2011)
Seul contre tous de Gaspar Noe (1998)
C’est arrivé près de chez vous de Benoît Poelvoorde, Rémy Belvaux & André Bonzel (1992)
Le joli mai de Chris Marker (1963)
Le père Noël a les yeux bleus de Jean Eustache (1966)
Walkover de Jerzy Skolimowski (1965)
Calvaire de Fabrice du Welz (2004)
L’enfant miroir de Philip Ridley (1990)
L’esprit de la ruche de Victor Erice (1974)
More de Barbet Schroeder?
Charles Tesson: Je l’ai pas revu depuis l’époque. Très bon choix. C’est surtout un cinéaste qui est tellement atypique dans le cheminement de sa carrière, au parcours singulier, dans l’évolution de son œuvre, dans sa manière à chaque fois de regarder son époque au fond des yeux… C’est le cas de More qui a véritablement marqué son époque d’ailleurs. Et puis c’est un cinéaste qui voyage, par ses films documentaires et par la fiction aussi, en Bolivie, etc. Un cinéaste aventurier, qui aime explorer de nouveaux territoires. Sa carrière et son œuvre sont une suite de belles surprises.
Take Shelter de Jeff Nichols?
Formidable, formidable, formidable. Shotgun Stories (2007) était déjà très beau, très fort, celui-là révèle un acteur formidable, Michael Shannon. Il y a aussi Jessica Chastain. Ça parle de la paupérisation de l’Amérique blanche et de ses angoisses, et à partir de cette réalité économique, les emprunts, la folie et la parano du mari… Un film d’apocalypse sociale, quoi, c’est formidable!
Seul contre tous de Gaspar Noé?
Avec Philippe Nahon, c’est ça? J’avais un peu de mal avec le film, je l’avais dit dans les Cahiers, je pense qu’il doit le savoir, Gaspar Noé, non?
Je ne sais pas…
C’est par rapport à la position politique du film, avec ce personnage de France profonde/extrême droite. J’ai un souvenir un peu étrange, assez malaisant de ce film.
Quand on le revoit aujourd’hui, on pense aussi au Gabin révolté du réalisme poétique, un Gabin qui aurait vrillé, quoi…
C’est arrivé près de chez vous de Benoît Poelvoorde, Rémy Belvaux et André Bonzel?
Formidable. Ça fait partie de ces films pas attendus, qui apportent un ton, une tonalité, une manière rafraichissante de faire du cinéma, une énergie. C’est incroyable.
Le joli mai de Chris Marker?
Ah oui, ça c’est… ça fait partie des grandes fiertés, oui…
…C’est le meilleur!
C’est un film qui n’a pas bougé d’un iota 60 ans après, réalisé par un cinéaste très important. Superbe film.
Le père Noël a les yeux bleus de Jean Eustache?
Ah, magnifique! Narbonne, René Gilson joue un petit rôle, il était encore prof à Paris III quand j’ai poursuivi mes études là-bas… Film magnifique sur la ville, qui apporte une tonalité différente de la Nouvelle Vague, Eustache s’étant toujours considéré comme quelqu’un de plus marginal… Pareil, le charme de l’histoire, la pauvreté, la précarité… J’adore, et j’aime beaucoup aussi Les mauvaises fréquentations (1963). Qui est lui sur la drague déprimante, celle qui ne fonctionne pas. Soit le contraire de la drague Nouvelle Vague de Tous les garçons s’appellent Patrick (1959) avec un Brialy dragueur au Jardin du Luxembourg… On est vraiment dans le revers de médaille là. Eustache incarne le revers de médaille dépressif de l’énergie de la Nouvelle Vague.
Walkover de Jerzy Skolimowski?
Il y a une telle énergie dans les personnages, dans la manière de filmer, c’est un très grand formaliste Skolimowski. Je trouve le film très fort, je pense que c’est un très bon choix, la Semaine dans les années 60, c’était quelque chose. Georges Sadoul en a été le délégué général de 1962 à 1967 et il y a eu des gens de Positif et des Cahiers dans le comité de sélection, comme Michel Ciment et Jean Narboni, Jean-Louis Comolli. Tout ce qui était nouveau cinéma des années 60 était présent: dans les pays de l’Est, Hongrie, Tchécoslovaquie, Yougoslavie, Pologne, ils ont été bons, quoi. Sans parler du Brésil, du Japon… Ils ont été incroyables.
Le cinéma était aussi dans une période de renouvellement intense.
C’est ça, c’est le flair, ils ont senti là où ça bougeait, là où les canons classiques étaient perturbés. Après, ça a été Pierre Perrault, le Canada. Tout y est sur la carte! La Semaine vient quand même d’un courant critique, issu de la tradition des critiques communistes de l’après-guerre, enrichi avec le regard de critiques issus de Positif et des Cahiers. La Semaine a été l’expression de cette ouverture qui a bien réussi.
Calvaire de Fabrice Du Welz?
Je ne l’ai pas vu…
Ça alors, un film que Charles Tesson n’a pas vu! On pourra le mettre dans l’interview?
Oui…
Il faut le voir, c’est notre Massacre à la tronçonneuse à nous.
L’enfant miroir de Philip Ridley?
Je ne l’ai pas vu non plus.
Allez je le confesse, moi non plus.
Et le dernier de notre classement: L’esprit de la ruche, Victor Erice?
Très beau, très beau. Erice, je connais un peu le cinéaste (j’ai été dans un jury avec lui, à Erevan), c’est quelqu’un d’adorable, d’une grandeur douceur, avec une belle détermination aussi, qui a apporté quelque chose dans le cinéma espagnol qui n’existait pas, par rapport à la période, par rapport à Saura, une sorte de cinéma poétique, contemplatif, très beau, très pur. Il a été important pour beaucoup de cinéastes espagnols et il est encore très influent aujourd’hui, comme une référence pour beaucoup. C’est une figure, l’emblème d’une exigence qui a ouvert de nouveaux territoires de cinéma. Il a tracé dans le cinéma espagnol une ligne qui n’existait pas. Il a peu tourné, hélas. Il fait partie des grandes fiertés de la Semaine!

