SAISON 5
Honnêtement, on ne s’attendait pas à une telle facture après la tournure inquiétante que la série avait prise avec la quatrième saison, de loin la plus faiblarde parce qu’artificielle et ostentatoire. Réjouissez-vous et oubliez les maladresses de la précédente saison. Oubliez les audaces formelles et narratives (le terrible épisode de l’agression qui occupe une moitié d’épisode). Oubliez la dramatisation et l’esthétisation outrancières (cf. le dernier épisode de la saison 4, trop dramaturgique, trop emphatique). Oubliez surtout le vernis branché qui parasitait bon nombre d’épisodes. Oubliez tout: la cinquième saison de Six Feet Under est la meilleure. Parce qu’elle se passe de mots et repose sur l’excellence de ses interprètes (habités et remarquables) pour lire sur leurs visages les tempêtes psychologiques de leurs personnages. Et parce qu’on finit cette série – ou plutôt on l’accompagne jusqu’à sa mort programmée – comme on soutient un être cher, en ayant l’impression paradoxale d’avoir vécu une foultitude de vies parallèles. C’est le retour au leitmotiv de la première saison: il ne faut pas se fier aux apparences.
Comme toujours, les scénaristes ont choisi de soigner tous les personnages sans exception et peaufinent leurs peintures de caractère jusqu’à leur ultime retranchement. Quitte à rassembler les éléments plus hétéroclites (Rico et Ruth entament des discussions formidablement anodines – ils n’ont rien en commun et pourtant communiquent, de peur de passer à côté l’un de l’autre). Marquée par des thèmes forts (la spiritualité, l’expiation, l’au-delà, la métaphysique), cette nouvelle saison catapulte ses protagonistes dans le grand tumulte de l’existence et les confronte à leurs pires ennemis: les autres. Les autres, masse uniforme qu’ils abhorrent, mais à laquelle ils appartiennent malgré eux puisque ce sont de simples mortels. De fait, ils aspirent à une seule chose: l’apaisement.
Finis les crises égotiques; désormais, les personnages doivent prendre leur vie en main. Ruth désire plus d’autonomie et n’en peut plus d’être étouffée par la gente masculine; Claire doit se frotter à la vie active et cesser de vivre dans sa bulle; David et Keith louvoient entre mères porteuses et tentatives d’adoption pour connaître le bonheur d’être pères. Mais le couple qui marque le plus fortement cette transition obsessionnelle, c’est Nate et Brenda, couple naguère accordé puisque désaccordée (elle, névrosée et atypique; lui, droit et moral). Seulement voilà, le vice et la vertu ne font plus bon ménage. L’harmonie discordante du couple est amplifiée par le troisième épisode de cette nouvelle saison, aux relents fantastiques où l’anniversaire de Nate est bouleversé par l’intrusion d’un oiseau bleu mystérieux dans le foyer douillet (réincarnation de Lisa? Signe de la fatalité?). En écho Hitchcockien au pigeon qui picorait le gâteau de mariage.
Le premier épisode commence sur un mariage. Un mariage raté comme Six Feet Under aime à les montrer avec de faux sourires et du malaise partout. Un mariage contrarié par la fausse couche de Brenda, hanté par le fantôme de Lisa. Pourtant, il arrive que des choses impromptues surgissent comme par exemple le retour d’Angela (IIeana Douglas), personnage très attachant et gouailleur que l’on avait découvert dans la première saison.
Il y a surtout cette rencontre tardive qui va venir exacerber les tensions (beaux regards assassins dans la salle d’attente de l’hôpital) et secouer – voire torpiller – la précarité d’un couple qui constate qu’il ne s’est jamais aimé. Il s’agit de Maggie (Tina Holmes), fille de George, traumatisée par la perte de son gamin (confession pudique et sensible dans une cuisine dans l’épisode 2), qui touche Nate droit au cœur. Au moment où il s’y attendait le moins, Nate découvre simplement l’amour qu’il a tant cherché. Qu’il ne cherchait plus. C’est le personnage le plus surprenant de cette saison parce que contrairement aux précédentes, il se fait moins gueulard, moins pointilleux, moins exigeant, moins pleurnichard. La question se pose: depuis comment de temps n’avions-nous pas vu Nate sourire aussi franchement et afficher une mine aussi sereine?
Les autres personnages ne sont pas en reste. Claire abandonne ses velléités artistiques pour un moment – parce qu’elle n’a plus de substance ni d’imaginaire pour créer – et se repose sur ses acquis (elle abandonne la fac, zappe tous ses pseudo-amis et veut s’évader en Europe avec Billy – Jeremy Sisto, plus trouble-fête tu meurs). Mais tout cela n’est qu’un leurre, renforcé par la confession – terrible – de la tante (Patricia Clarkson, génialement déphasée) qui avoue à sa nièce qu’elle n’a peut-être pas le talent pour être artiste. C’est la fin du monde en quelques secondes: elle se trouve un job d’intérim dans une société comme on les déteste (plan étrangement insistant sur un building pour appuyer le changement) et rencontre un avocat dont les déambulations faussement hasardeuses provoquent en elle tout un tas de sensations étranges. L’objet de baise, baptisé Ted (Chris Messina), n’est pas le bloc de cynisme réac qu’elle pense découvrir au détour d’une conversation politique sur la guerre en Irak dans un restau guindé. Une façon pour la série de cracher son dévolu sur Bush fils (la sœur de Ruth qui, bourrée, l’insulte). Contre toute attente, malgré les contradictions, c’est peut-être là aussi la naissance d’un amour. L’amour d’un mec a priori borné qui est capable de rester avec elle une nuit à l’hôpital, qui lui fait découvrir les chansons has-been qui traînent sur son cédé et qu’il écoute sans honte alors qu’elles pourraient atteindre son image de mec rustaud.
Les choses ne sont pas ce qu’elles sont. Cas encore plus bouleversant, celui de Georges, personnage prégrabataire qui sombre dans la démence et encombre le quotidien de Ruth qui en a ras le pompon de jouer les nurses. En fait, Georges fait des efforts désarmants pour se contrôler et Ruth, flippée par les réactions incertaines de son nouveau Jules, ne les comprend pas. Son traumatisme est expliqué dans un prologue où il assiste, enfant et impuissant, à la mort de sa mère alors qu’elle lui prépare sa bouffe favorite. On le sait, Ruth ne le sait pas. Preuve qu’on ne sait rien des autres. David, lui, tente comme il peut de fonder une famille avec Keith mais les efforts ne sont pas toujours payants (gamins adoptés turbulents parce que traumatisés par leur passé) et Keith a secrètement peur de renouveler un schéma qu’il a vécu enfant (martyrisé par un père despotique sous le silence couard d’une mère désemparée) en se comportant comme son paternel avec ses propres gosses. La décontraction de David, plus souriant et décomplexé que jamais, aide à faire passer la pilule même si le traumatisme de la saison précédente reste présent (on n’oublie pas une agression de même qu’on n’oublie pas ses carences affectives – impression d’être le fils lésé auprès des parents, besoin du frère protecteur…). Quant à Billy, le frère de Brenda, il prend plus d’importance en tant que petit ami de Claire mais sa présence dérange, irrite. Il ne sert finalement qu’à instiller le malaise (épisode 4 avec l’anniversaire de Nate où les mots deviennent violents) et à rappeler que la surface n’est pas aussi lisse (troublant rêve érotique de Brenda).
Tout cela n’est qu’une infime part des subtilités de ce puzzle. Rien ne se résout vraiment et tout le monde garde ses blessures à vif. Ce serait a priori un cliché bêta que de dire qu’un film peut changer une vie (ou du moins le regard que l’on peut porter sur les autres et le monde). Mais on vous l’assure: Six Feet Under, série sur la fatalité, change la vie. La transforme même et nous donne à la voir dans toute sa tragique absurdité. Le résultat des cinq saisons mises bout à bout prend une cohérence inouïe, d’autant plus viscérale qu’elle nous ramène constamment à notre existence avec des questions comme on se les pose: sommes-nous en train de passer à côté de notre vie? Comment combattre son propre égoïsme? Comment apprendre à vivre et à aimer alors qu’on en a pris plein la gueule?
Encore plus que les précédentes – la saison 1 est une merveille, la saison 2 recèle des séquences inoubliables, la saison 3 tient du cinéma, la saison 4 est une fausse baisse de régime –, cette ultime saison d’une série qui a l’intelligence de s’arrêter au bon moment (voir l’interview d’Alan Ball) bouleverse au plus profond, à tel point que cela en devient presque insupportable (les souvenirs perso peuvent méchamment se cogner aux aventures du clan Fisher & Cie). Comme on leur pardonnait tout dans la saison 4, on prend une nouvelle fois les personnages dans les bras, on s’accroche à eux et, puis, on saute avec eux dans le (grand) vide. On en sort grandi, débarrassé de nos préjugés et de nos oeillères. Les mots semblent insuffisants pour décrire la sensation procurée. Cela aurait pu s’appeler Il était une fois en Amérique tant cette saison s’intéresse à l’Amérique d’hier (guerre du Vietnam, mort du leader de Nirvana), celle d’aujourd’hui (traumatisme post-11 septembre, guerre en Irak, Abou Ghraib) et celle de demain avec des visions, des prémonitions, des rêves, des espoirs à construire.
Une discussion forte entre Vanessa, la femme de Rico, et une sœur qui a perdu son frère appuie une contradiction contemporaine: le monde contient autant de choses ignobles (une agression qui peut ruiner la raison, la mort d’un membre de sa famille) que de parenthèses magnifiques (l’amour filial, les réconciliations sur le tard – Brenda et Ruth). Six Feet Under est donc l’histoire de la vie, de la leur, de la notre, de la votre. Le dénouement se tourne vers l’avenir. Il est surtout grotesque et sublime, à l’image d’une série qui n’a cessé de tourner le tragique en dérisoire et de rire de la mort.
Après cet éclat éblouissant, il ne reste plus qu’à vivre sa vie, riche de tous ces enseignements, de toutes ces expériences, de toutes ces occasions manquées, après avoir accompagné cette série jusqu’à sa propre mort. Pour qu’elle repose en paix et continue de nous hanter dans sa splendeur entêtante. La preuve, 20 ans après, les personnages vivent encore, la série aussi. Même si elle est morte.
Saison 5
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Documentaires :
« Six Feet Under : 2001-2005 » (en 2 parties)
« Vie et mort : l’influence de Six Feet Under »
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