SAISON 4
Alors que les trois premières saisons enthousiasmaient, cette quatrième saison est, comparativement, décevante. Certainement parce qu’elle génère moins de surprises (la recette commence à être un peu connue) même si, paradoxalement, les rebondissements ne manquent pas. Elle témoigne d’une baisse de régime qui n’a pas lieu d’inquiéter tant l’ensemble reste au-dessus du tout-venant. Où est le problème alors? Sans doute naît-il de cette légère propension à l’emphase, écueil que la série avait jusque là su épargner, par l’humour souvent. Les scénaristes ont cette fois-ci eu la main un peu lourde sur la psychologie de leurs personnages et n’hésitent à avoir recours à des ficelles un peu voyantes voire gênantes. Certes, les personnages échappent régulièrement aux cruelles lois du manichéisme (on le sait, la série s’est fait pour mission de clouer au pilori les clichés), mais bon nombre de séquences sont recouvertes de tartines mélodramatiques qui empiètent trop souvent sur l’humour distancié, ironique et morbide faisant le charme des épisodes précédents.
Non pas qu’on n’y croit plus (parce qu’on aime les personnages), mais très vite, on se rend compte que tout finit par pécher par excès. Les morts des prologues ont plus ou moins d’incidence dans l’intrigue et quelques ellipses narratives peuvent laisser perplexe. De la même façon que le message sur les apparences trompeuses est trop appuyé dans cette saison. Cela débouche sur un dernier épisode en forme d’enquête policière à la résolution esthétique mais trop intentionnelle dans l’envie de surligner le deuil définitif du personnage de Nate. Lourd. De la même façon que la famille de la sœur de Lisa confine aux archétypes morbides. Bref, certains effets ne fonctionnent pas dans ce beau puzzle. D’autant que, plus grave, la série côtoie parfois des abîmes, en conviant des guest stars qui espèrent casser leur image pour rebooster leur carrière (Mena Suvari, pas crédible une seconde). Par brèves intermittences, la série tombe dans la superficialité qu’elle prétend dénoncer (insupportables passages avec Michelle Trachtenberg) et finit par se prendre méchamment au sérieux. A notre plus grande stupéfaction. Mais ces contrepoints pas accessoires ne gâchent que partiellement la tenue d’une série jusque là remarquable. Ces petites scories pas mortelles sont de toute façon compensées par l’acuité de regard. La mise en scène, précise, nerveuse, intense. Les acteurs, au sommet de leur art.
Combien de séries peuvent prétendre à un tel niveau? Une telle justesse dans les situations? Les qualités de cette saison viennent des personnages les plus fouillés et complexes. On s’accroche à Brenda (Rachel Griffiths), comme à une ex ou une amie pour ne pas la laisser s’enfoncer. Après sa chute (saison 2) et sa remontée (saison 3), elle aspire désormais à un certain conformisme (devenir maman et former un couple modèle avec le voisin Lynchien Justin Theroux).
Mais très vite, sa singularité qu’elle tentait – vainement – de masquer refait surface. On ne peut pas cacher sa vraie nature, au risque de faire du mal aux autres. Alors que Brenda était un élément perturbateur dans la saison 3 pour le couple Nate-Lisa, c’est désormais Lisa dont la présence funeste hante l’esprit et la culpabilité de Nate – ainsi que ceux de Brenda qui a l’impression légitime de prendre la place d’une morte – et ainsi menace la fausse quiétude du couple retrouvé.
Il y a pourtant ce très beau témoignage d’amour fou (la fin du premier épisode) qui justifie la profusion de connotations fantastiques dans cette saison. Que de trajectoires alambiquées, que de destins brisés pour deux amoureux qui n’ont pas choisi la simplicité pour déclarer leur amour. Ils se sont perdus pour mieux se retrouver. Les personnages n’y peuvent rien, les scénaristes non plus, les spectateurs itou: Nate et Brenda sont fait l’un pour l’autre. Nate ne fonctionne pas avec Lisa. Brenda ne fonctionne pas avec Joe. Mais Nate et Brenda se complètent. Ce sont les affinités électives. L’absence d’humour ambiant traduit la noirceur de l’épilogue de la saison 3. Les personnages veulent cesser leurs conneries et rentrer dans le chemin de la norme. Le prix à payer va être cher. Indifférence méchante ou sous-entendus assassins (les rapports entre la sœur de Lisa et Brenda). Contrairement aux autres personnages, le couple Ruth – Georges (la saison 3 s’achevait dans le même contraste avec d’un côté le mariage rose bonbon et de l’autre les angoisses existentielles des autres membres, promis à un avenir incertain) découvre les aléas de la routine et devient très vite le témoin de diverses confrontations obscures (connait-on vraiment la personne qu’on aime?).
Autant la progression de Keith laisse méchamment sceptique ; autant celle de David est d’une vraisemblance presque traumatisante. Le personnage doit faire face à une épreuve redoutable dans le terrible cinquième épisode baptisé That’s my dog, dont la construction narrative, très habile et oppressante comme un thriller, est elle-même inconfortable puisqu’elle se focalise jusqu’à la fin sur l’agression d’un seul personnage. Il faut attacher sa ceinture et suivre l’horreur qui peut surgir par le plus moche des hasards. C’est peut-être la plus belle audace que la série nous ait faite jusqu’à présent. La manière dont David (Michael C. Hall) témoigne par la suite son manque affectif, de sa difficulté à reprendre une activité sexuelle et de son incapacité à avoir confiance en lui se révèle très crédible. Cet événement insiste sur une notion très intéressante: la difficulté de raconter les faits dans leur exactitude surtout quand ils impliquent des fantasmes secrets ou des détails très intimes. Là où on se dit que la série est forte, c’est qu’elle parvient sans peine à faire aimer ses personnages dans tous leurs plus beaux défauts. Et mieux, que cette saison (même dans ses moments les plus discutables) se suit avec une délectation et une passion ininterrompues. On l’aime parce qu’on lui pardonne tout, comme on pardonne aux personnages. Parce que sous la provocation de surface, il y a les failles qui craquèlent.
On en apprend plus sur Rico, personnage sous-exploité dans les autres saisons, en plein tumulte conjugal avec des scènes de ménages assez violentes, dont une, hilarante, où sa femme accompagnée de sa sœur, munie d’une batte de base-ball, compte régler ses comptes avec la maîtresse de son mari. Sorte de Daria-bis, échappée du Ghost World de Terry Zwigoff, Claire découvre les joies de la fac mais aussi les aléas de l’amitié dans son bocal branchouille où il est finalement plus important d’être soi-même que d’être cool. A l’heure où les ados veulent jouer à être comme dans un film de Gregg Araki, les universitaires de l’école d’art veulent ici brûler les étapes et se contre-foutent royalement de la morale. En réalité, on discerne en filigrane toutes les prémisses d’un monde morne comme l’uniformité avec son lot de jalousies mal placées, de médiocrités rances et de désirs secrets. Claire apprend toutes ces vérités tannantes à ses dépens. C’est l’un des personnages les plus intéressants de la saison parce qu’elle est en pleine évolution, après une remise en question sévère dans la saison 3.
Assurément, cette quatrième saison s’avère moins convaincante que les autres, mais de ces failles, on s’en contrefout vite tant Six Feet Under, sublime labyrinthe de vies qui s’entrechoquent pour mieux apprendre le bonheur existentiel, resplendit de sa simple beauté et de sa grande, profonde, triste humanité.
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