SAISON 3
Premier épisode. Première mort… inattendue. La structure inconfortable de ce prologue lorgne ouvertement vers le fantastique en jouant avec les conventions de la série (l’épisode démarre toujours sur une mort et cette fois, sur celle de Nate, pour un aller-retour flippant). On s’en souvient, la seconde saison s’achevait sur l’opération de Nate suite à sa tumeur au cerveau. En apparence, les personnages ont mûri et ainsi semblent s’être rangés dans un train de vie qui leur convient: Nate (Peter Krause, de plus en plus impressionnant) mène une existence a priori tranquille et découvre ce que signifie être en couple (bébé à charge, contraintes budgétaires, incapacité d’agir en solitaire, moins de relations sexuelles…). A ses côtés, Lisa (Lili Taylor) dont l’arrivée précipitée laisse le spectateur perplexe. Le personnage s’avère ingrat parce qu’il passe pour avoir pris la place de Brenda (Rachel Griffiths) qui disparaît dans le dernier épisode de la seconde saison.
L’absence de Brenda se fait d’ailleurs sentir: elle manque au spectateur comme à Nate et possède le grain de folie et la confiance que Lisa n’a pas. A son plus grand dam. Elle le sait, elle le sent. Au fil des épisodes, on apprend à changer d’opinion à son égard, ne serait-ce que pour la flamme désespérée qui illumine son regard triste, dans sa volonté désarmante à tout faire pour que tout soit pour le mieux alors que les fondations de son couple sont branlantes. Pour les sourires aussi qu’elle multiplie et qui masquent maladroitement son inquiétude.
Les moments de crise alternent avec des instants de bonheur à trois (on croirait parfois lire Le démon de Hubert Selby Jr.). Si, certes, elle donne l’impression de s’être accaparée de Nate à travers un chantage implicite (un polichinelle dans le tiroir), elle sent malgré tout que leur relation manque d’amour. Les doutes qu’elle émet sur son mari (elle pense qu’il aime encore Brenda) lui mineront tant le moral qu’elle finira par payer le prix fort. Les scénaristes (et surtout l’excellente Lili Taylor) ont habilement accentué le contraste entre la singularité de Brenda et la banalité de Lili (la confrontation tendue lors du vernissage). Cette relation triangulaire est le noyau central de cette saison contrariée et symbolise les problèmes du couple (son érosion et ses difficultés) que tous les personnages connaissent à ce moment précis. David (Michael C. Hall) est toujours en couple avec Keith, mais mène une thérapie pour le consolider et savoir si son mec et lui sont bien fait l’un pour l’autre. C’est une pente douce.
Plus en profondeur, des problèmes érodent le ciment affectif: Dave craint toujours les réactions violentes de Keith, hanté par la figure du père (voir l’épisode 10). Il le revoit d’ailleurs à l’occasion d’un enterrement. Les retrouvailles montrent que les problèmes sont loin d’être finis. Tout fonctionne dans les silences qui en disent long, les regards fuyants ou emplis de haine. Quand le père et le fils crachent leurs venins, le poids du passé écrabouille. L’un, borné dans sa conviction de ne pas avoir été un père tyrannique; l’autre, tentant désespérément d’entretenir un dialogue. Ce clash constitue l’une des scènes les plus marquantes de la saison parce qu’on touche là un point très sensible.
Claire (Lauren Ambrose) est dans sa nouvelle école d’Arts où elle pense enfin pouvoir s’affranchir des codes scolaires tannants et devenir enfin une vraie artiste reconnue (elle exposera une de ces œuvres lors d’un vernissage). Le personnage est en vraie mutation: sa grande gueule dissimule une incapacité à trouver sa place dans le monde. Son pessimisme précoce sur les relations humaines (elle n’a que 19 ans) trahit une envie d’absolu et d’aimer passionnément. Mais ses nombreuses déceptions sentimentales (on se souvient de Gabriel) l’empêchent de nouer des liens sérieux avec les garçons de son âge. Elle aspire à la stabilité mais peine à la trouver. En filigrane, à travers son personnage, les scénaristes en profitent pour allègrement stigmatiser le monde de l’art moderne où snobisme et hypocrisie s’accordent à merveille. A travers elle, la série autopsie, avec ce qu’il faut d’humour et de cruauté, les compromissions et autres courbettes induites par la vie sociale, en l’occurrence celles de ce microcosme. Olivier, le prof de Claire (Olivier Castro-Staal), en est la démonstration la plus grotesque: il manipule son entourage par la flagornerie. Son esprit fort fait qu’il obtient toujours ce qu’il veut, sous le prétexte de l’art. En réalité, son cynisme fièrement affiché cache un artiste raté et pathétique qui n’aime rien tant qu’humilier ceux qui ont un talent potentiel. En les flattant et en jouant d’eux, pour mieux les démolir. C’est la métaphore d’une époque succombant sous les valeurs patraques, l’esprit de chapelle et les faux-semblants.
Attention aux paradoxes, Six Feet Under n’est pas une invitation à la neurasthénie pleurnicharde. Au contraire, les scénaristes cultivent l’ironie, le refus de l’artificiel, du pathos et du gnangnan… Tout comme ils refusent le cynisme, la méchanceté gratuite et aigre. Quelque part entre la misanthropie et la philanthropie, la compassion et l’espoir, avec une alternance de parenthèses drolatiques (excellentissime partie de paint-ball) et confessions déchirantes (trop nombreuses pour être citées). C’est surtout une série sur la vie comme elle est dure, sur les gens comme ils peuvent être cruels et méchants quand ils souffrent ou sont armés de mauvaises intentions, sur l’amour comme il est douloureux de le communiquer. Une thématique belle mais qui dans n’importe quelle fiction passerait pour de la nunucherie convenue. Pas présentement. Ici, il y a ce va-et-vient subtil entre la violence physique (sortir de soi), la quête intime (entrer en soi), et un burlesque assumé comme vecteur d’harmonie. C’est l’approche la plus pertinente qui soit pour capter le désarroi, les incertitudes et la fragilité de personnages très contemporains.
La révélation de cette troisième saison n’est autre que Ben Foster qui bénéficie d’un très beau personnage d’ado tourmenté. Il permet d’appuyer la réflexion sur les apparences (l’être et le paraître). En réalité, il est dans une phase de trouble identitaire d’artiste un peu frustré qui aimerait tenter des expériences mais ressent un amour pur pour Claire. Bémol en revanche pour la patronne de Lisa dans les premiers épisodes (Catherine O’Hara) dont les caprices puériles provoquent gentiment le sourire et ne servent qu’à appuyer la soumission écœurante de Lisa. Le onzième épisode, sans conteste le plus troublant de tous, enchaîne trois morts à la suite. A priori, à cause d’un tremblement de terre. En réalité, c’est pour annoncer aux spectateurs l’éclatement des passions et un avenir sombre pour les personnages, d’où l’accélération des rebondissements et surtout un coup de théâtre inattendu. Tous les personnages sont confrontés à une détresse à laquelle ils ne savent pas répondre (Nate se console avec l’alcool et le sexe). La tonalité est très sombre mais louvoie entre les bonheurs rose bonbon de Ruth (demande de mariage au rayon Black et Decker, coup de foudre…) et le calvaire noir désir de Nate (dont les hallucinations sont impeccablement rendues – voir la scène du rêve sur la plage). Plus ou moins inconsciemment, le dernier épisode, très ancré dans le fantastique, atteint une dimension quasi-Lynchienne (Justin Theroux en voisin étrange, ambiance ouatée et nocturne toute en contrastes rougeâtres) et dépasse en morosité tous les autres épisodes de la série.
En zigzaguant entre les aléas de la vie de personnages en pleine contradiction, Ball et son équipe, plus chevronnés que jamais, nous emmènent droit vers une résolution très dure (le dernier plan, terrible) qui donne à penser que certains signes ne trompent pas (comme les impressions de déjà-vu de Nate qui se conjuguent aux vibrations de Lisa sur Brenda). Est-ce que l’amour est plus fort que la vie et la mort? Oui, à condition de se dire qu’il n’y a pas d’amour heureux, de même que tout cheminement existentiel est jalonné de gens mal intentionnés qui chercheront à mettre des bâtons dans les roues. Résumé de sitcom lourdaud et riche en calories niaises? Heureusement, non. Six Feet Under ne mange pas de ce pain-là, ne ressemble à rien de connu et explore des pistes rarement fréquentées par les autres séries du cru. Le genre de produit qui récuse le consensuel. Un produit qui fait du bien…
Les personnages deviennent si proches que leurs problèmes sont les nôtres. Le paradoxe et la beauté du travail tiennent dans cette impression de vérité alors que tout est préparé, pensé, écrit, répété. On se laisse avoir par cette spirale qui, lorsque toutes les coutures craquent, peut laisser des séquelles profondes et indicibles. Finalement, Six Feet Under véhicule le message le plus simple au monde (sans ostentation, sans chichis, sans moralisation débilitante): il faut aimer nos proches pendant qu’ils sont encore vivants et qu’accessoirement toutes les expériences sont enrichissantes aussi épanouissantes ou douloureuses soient-elles. Ce sont les histoires de nos vies.
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