[SITCOM] François Ozon, 1998

Cette famille-là semble tout à fait ordinaire, de prime abord. Le père (François Marthouret, roi des maximes zen) est ingénieur, la mère (Évelyne Dandry) partage son temps entre ses cours de gym et ses séances chez le psy, le fils (Adrien de Van) est un étudiant en droit qui respire le sérieux, la fille (Marina de Van) est une artiste ouverte d’esprit et la femme de ménage (Lucia Sanchez) épluche les courgettes en regardant son reflet dans le couteau. Bref… une famille ordinaire. Comme un fleuve tranquille. Et puis, toute cette jolie apparente harmonie, qui n’est qu’apparente, va éclater avec l’arrivée d’un personnage aussi inattendu que perturbateur : un rat, ramené un soir par le père et qui va tous les tournebouler. Et alors, famille, je vous hais vraiment.

À ses débuts, et ce bien avant Sitcom, Ozon œuvrait dans le court chaos (Regarde la mer, La Petite Mort, La robe d’été…) où la provoc en surface cachait des choses bien plus profondes : la détestation de soi, le manque de confiance, la peur de se perdre, les désirs qui font désordre. Puis avec une moyenne d’un film par an, le naguère môme terrible du cinéma français (comme le veut la si galvaudée expression) a poursuivi cette prolixité en construisant une filmographie à toute vitesse, avec des films différents, de genres différents, qui se répondent parfois l’un à l’autre, avec à chaque fois l’espoir que quelque chose de grand s’y cache et à chaque fois bis, la peur de disparaître précocement et de ne rien laisser, un thème qui l’obsède et parcourt tout son cinéma, film consensuel comme moins. Son premier long, écrit comme une pochade avant un film qu’il voulait son premier (Les amants criminels, qui sera son second), s’avère cette très sympathique et très séduisante transposition du Théorème de Pasolini dans l’univers du sitcom.

Ce qui est sûr à la revoyure, c’est que ça fait agréablement tâche dans une filmo désormais plus « propre », du moins là encore en apparence : son récent Quand vient l’automne, avec son mauvais esprit, son jeu des symboles, ses sous-entendus homoérotiques et sa manière de tout renverser aux extrêmes – film de mamies, film de putes – ne manquait pas de panache pour rappeler à celles et ceux qui en doutaient que Ozon n’avait rien perdu de sa discrète subversion.

Ainsi, si dans Théorème, Pasolini faisait entrer Dieu Stamp dans une famille pour faire une parabole sur le pourrissement de la bourgeoisie, Ozon prend dans Sitcom le rat comme prétexte pour jouer les trouble-fêtes : lorsqu’un personnage touche le rat, sa vraie personnalité prend le dessus et révèle tous ses désirs secrets – le fils devient gay; la fille, suicidaire; la mère, incestueuse; et le père s’étouffe dans ses maximes à la con. Au-delà de la simple parodie de sitcom, difficile de ne pas simplement rire devant ce spectacle de vrillage collectif, où le venin est dans la bouche de chacun. Ce jeu de massacre est, par ailleurs, ponctué de séquences improbables, qu’Ozon n’oserait sans doute plus refaire aujourd’hui (et quel dommage !), comme cet hommage détourné au John Waters de Multiple Maniacs en montrant le père de famille qui mange le rat et se transforme en ce qu’il a mangé – la mère qui manque de se faire violer par la bestiole devenue géante est une référence à Divine qui se faisait violer par un homard chez Waters.

À l’intérieur de son récit, le cinéaste tord quelques clichés sitcomesques avec la quasi même virulence que Kassovitz sur Assassin(s) le temps d’une scène mémorable de sitcom AB virant trash (ce que le film avait d’ailleurs de plus gratuit et de plus percutant). Et, dans ce savoureux saccage bourgeois et anti-bourgeois, révèle au grand jour une star du chaos : Marina de Van (qui joue ici avec son frère Adrien). Une grande complice d’Ozon pendant toute une première partie trash avant qu’elle ne se lance toute seule dans la réalisation de son monde, avec ses obsessions et son coup d’essai remarqué et remarquable, Dans ma Peau. 

27 mai 1998 en salle / 1h 25min / Comédie dramatique, Thriller
De François Ozon
Avec Evelyne Dandry, Marina De Van, Adrien de Van

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